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L'avenir des peuples dépendra des peuples.
Le Peuple de l'Avenir, lui, dépendra de l'Avenir...
[Louise Abraham]

Par les Chutes ! Quand il fallait gagner une bataille,
l’Histoire ne retenait pas l’honneur.
L'Histoire retenait le vainqueur.

[Adriano Di Marechialo]

L'amer est l'écume du souvenir.
[Camiy Saint-Syr]

Ils me reprochent d’abuser de la crédulité des gens.
Pourtant, mon métier est semblable à celui du berger:
j’élève des moutons dans le but de les tondre…
[Ometeotl Jahar]

Il vaut mieux se retrouver devant des Orcs en colère plutôt que devant des nobles
et des politiciens.
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et, généralement, sous tes yeux.
[Barry Toothpick]

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[Rubis Solime De Babaux]


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Danse macabre, l’effleurer et puis s’en retourner pleurer.
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entre deux coups de hache et quelques têtes coupées
pour que leurs destins soient scellés à jamais.
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Le silence…
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Il n'existe ni de mauvais, ni de bon,
Seulement des divergences d'opinion.
[Isarus]

La maîtrise d'une épée doit être apprise, exercée et maitrisée. Le jeune apprenti du forgeron ne commence pas
par forger une belle épée
pour le prince. L'apprentie tapissière ne tisse pas le tapis préféré de la reine
avec ses premiers fuseaux.
Ainsi, le rhéteur fait ses premiers discours à son miroir et le soldat se bat d'abord
contre un mannequin, et non contre son ennemi mortel.

[Maël Theirmall]

L'Harmonie passe aussi par la Diversité,
tel le ciel embrasé d'une soirée d'été.
[Laranith]

Un par un, il traîna les corps jusqu’à la falaise et les jeta à la mer afin de leur offrir une sépulture rapide...

Et afin de libérer la clairière de ces putrides émanations. La nature n’avait pas à contempler la folie des hommes.
Elle n’avait pas à supporter la barbarie des êtres qu’elle avait un jour engendré...
[Trucid]

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 Souterrain sous pression

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AuteurMessage
Walgrim Grindal

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Messages : 82
Date d'inscription : 18/03/2012
Age : 26

MessageSujet: Souterrain sous pression   Jeu 30 Aoû - 20:26

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Souterrain
Sous Pression




inspiré par le métro parisien
et son ambiance inégalable.



Routine.


« Mesdames et messieurs, le train à destination de Sydria va arriver en gare. »

Toujours le même jingle à la fin de ces annonces. Toujours la même routine. Tous les jours, cette impression de refaire les mêmes gestes, d'entendre les mêmes choses, de voir les mêmes panneaux publicitaires, de passer toujours aux mêmes endroits. À l'air libre il y a encore une minute, enfermé sous terre à présent. Mais c'est un exil forcé. Depuis que les voitures sont interdites à la surface, tout se passe dans les souterrains. Circuler dans un véhicule individuel est devenu un vrai luxe que seuls les plus grands hommes d'affaire peuvent s'offrir. Le monde actuel a été corrompu. L'express souterrain, qui relie les grandes villes, est devenu le carrosse du peuple. Jamais on ne verra un homme en costume dans ce genre de lieu. Les politiques environnementales ont pris le dessus sur les politiques sociales, pour le plus grand bien de tous qu'ils disaient. Nous regrettons. Nous pensions vraiment agir dans un but noble. On nous harcelait, on rejetait la faute sur nous. Ils faisaient monter la culpabilité pour qu'un jour, nos âmes en peine se soulagent en les élisant. Quelle erreur. Pourtant, tout un quartier échappe à ces lois.

Le bip sonore du portique m'indique l'entrée définitive dans cet autre monde. Officiellement un moyen de contrôler la fraude. Officieusement, un pointage comme un autre, pour vérifier que tout le monde emprunte bien la voie qui lui a été tracée. Tout n'est plus que conformisme, uniformité. Jamais je ne me suis senti aussi mouton que durant les quelques mètres où on avance tous en ligne avant de passer le badge devant le lecteur de code barre. Comme pour aller à l'abattoir. Sauf que ce n'est pas la mort qui nous attend de l'autre côté, mais encore pire. Des portiques ne tournant que dans un seul sens nous empêche de faire demi-tour. Nous sommes tous bloqués ici mais combien d'entre nous s'en rendent réellement compte. Je suis peut-être le seul. Ils nous ont enlevé nos personnalités. Nous ne sommes plus que des noms sur des cartes et ça, personne ne semble s'en inquiéter. Moi si. J'ai parfois l'impression que je suis le seul à penser. Je refuse d'être un mouton.

« Mesdames et messieurs, le train à destination de Sydria est à quai. »
« Veuillez rejoindre les wagons au plus vite afin de procéder à l'embarquement. »
« Pour éviter tout engorgement, merci d'emprunter le couloir qui porte le numéro inscrit dans le coin en haut à droite de votre carte, puis de monter dans la voiture dont le numéro correspond à celui dans le coin en bas à droite de votre carte. Bonne journée à tous. »


Toujours ce même jingle à la fin de ce message, qui est toujours le même. Tous les jours, on nous répète ce qu'il faut faire. Ce sont les mêmes instructions à chaque fois. J'ai parfois l'impression d'être réellement pris pour un simple animal, pris au milieu d'un bétail de plusieurs milliers de personnes.

Ces longs couloirs blancs, immaculés, nettoyés tous les matins, je les traverse tous les jours, et pourtant, je n'arrive pas à m'y habituer. Tout y est contre-nature. Trop blanc, trop aseptisé, trop désinfecté. Cette gare pourrait être une maison-témoin ou la vitrine d'un liquide de nettoyage des sols et des carrelages muraux, et encore, de tels endroits ne seraient sûrement pas aussi propres au final. Tout a été fait pour enlever la moindre parcelle d'imagination. Même les publicités murales, pourtant colorés, ne font rien pour stimuler notre esprit. Tout nous conditionne pour demeurer complètement hagard, hypnotisé presque. Moi, il me reste encore mes souvenirs. Mon passé.

À peine une dizaine d'années plus tôt, j'étais jeune. Je n'étais déjà plus un enfant mais j'avais encore l'insouciance propre à l'entrée dans la vie adulte, l'insouciance de ne pas avoir encore expérimenté les grosses erreurs de la vie, et se sentir encore invincible. Et pourtant, c'est cette période qui marqua un grand changement dans nos vies à tous. Par contraste, ce fut la période la plus heureuse de ma vie. Je venais d'atteindre ma majorité et je comptais bien en profiter. Malgré mon jeune âge, je m'étais engagé politiquement, auprès d'une des causes écologistes. Je militais pour la défense des derniers espaces de nature de la région. Notre cause touchait évidemment un large public et à force d'actions marquantes, nous obtenions peu à peu la sympathie puis le soutien de la population. C'est lors des élections, quelques années après, que nous avions été vraiment consacrés et confirmés en tant que pouvoir politique important. Nous siégions durant les conseils, nous participions aux décisions. Comme une récompense pour mon engagement sans failles, j'assistais à tout cela.

J'ai vu le changement intervenir. Je faisais partie des causes de ce changement. Je pensais vraiment que l'on agissait pour le bien de tous. C'était pourtant le sens de nos premières mesures, de nos premières propositions. Imposer des quotas de polluants déversés dans les rivières ou relâchés dans l'atmosphère. Ça ne pouvait pas faire de mal. Et ça n'en a pas fait. Mais cela a renforcé notre pouvoir par contre. L'opinion publique nous était de plus en plus favorable et dans nos têtes naissait peu à peu un monde idéal, monde que l'on construirait par nos réformes. Malheureusement, un autre plan germait dans la tête de mes compagnons. J'étais bien trop naïf pour le voir, mais dans mon dos, ils créaient autre chose. Une pure trahison. Choqué et scandalisé lorsque je l'ai appris, ils n'ont pas hésité à me faire taire, à me renvoyer de leur parti et à me discréditer en lançant de fausses rumeurs et de fausses accusations. Ce n'est qu'en gardant le silence que j'ai pu m'en sortir sans terminer en prison.

Sans moi dans leurs pattes, pour être curieux et m'opposer à leurs plans, ils avaient alors les mains libres. Ils ont commencé à faire passer des lois pour leur propre bénéfice, des avantages pour ce qu'ils faisaient. Bien entendu, tous gardaient cela le plus secret possible. Quand bien même une de ces mesures était rendue publique, ils s'empressaient d'étouffer l'affaire en justifiant leurs dépenses par le mérite qui leur était dû ou en faisant passer une autre loi populaire qui détournerait l'attention. La machine était bien huilée, ils savaient comment s'y prendre. Ils détenaient tous les pouvoirs et s'enrichissaient tous petit à petit. Moi, je suis redevenu un citoyen ordinaire, qui n'avait pas le droit à la parole. Je constatais, sans pouvoir rien faire. Les quelques contacts que j'avais gardé au sein du parti me donnaient des informations, mais je ne pouvais pas les utiliser comme je l'aurais voulu, toujours sous le coup des menaces des dirigeants.

Quelque chose d'inhabituel me ramène durement au présent et à la réalité. Nous, moi et les dizaines de personnes qui étaient autour de moi dans ce couloir, venons de passer un tournant. Comme un automate parfaitement réglé, je m'attends à voir le même homme qui chaque jour, passe parmi les voyageurs pour demander de quoi se nourrir aujourd'hui. Mais ce jour-là, il ne va pas avoir l'opportunité de continuer son activité. Des membres de la sécurité de la gare l'encadrent. Et tout ce que je peux dire, c'est qu'ils ne sont pas tendres avec lui, comme si du jour au lendemain, sa présence était devenu indésirable ici. Et pour cause, son statut reflète l'échec d'un système, l'apparition d'une misère qui n'existait pas avant. Avant leur arrivée au pouvoir. Et depuis peu, le gouvernement en place fait tout pour masquer cela. Il cherche à étouffer une éventuelle rébellion en camouflant les points négatifs de leurs décisions. Cela s'étend à d'autres établissements que les gares. C'est comme une épuration qui est mise en place. Même avec les informateurs dont je dispose, je ne sais pas ce que deviennent ces personnes arrêtées. Les rumeurs racontent qu'elles seraient embauchées à très bas-prix pour des chantiers souterrains comme des extensions du réseau pour les plus fortunés. D'autres sources indiqueraient des sortes de prisons où on les laisserait mourir de faim. Quoiqu'il en soit, on ne reverra jamais cet homme. Personne ne connaît son identité de toute façon, ni son nom, ni l'endroit d'où il venait. Dès demain, tout le monde l'aura oublié. C'est ça le pouvoir de ce gouvernement. Personne n'est indispensable, ni même lié avec qui que ce soit. Société individualiste poussée à l'extrême. Seuls les riches ont la possibilité d'avoir des amis et de la famille à laquelle ils tiennent. Pour nous, ça ne compte plus tout ça.

Nous continuons tous notre route, comme si de rien n'était. Je ne sais pas combien d'entre nous se sont vraiment rendu compte de ce qui venait d'arriver. Personne ne s'arrête en tout cas. Personne ne le peut. La foule est trop compacte et nous pousse en avant. On ne pourrait rien faire de toute façon. Un dernier regard en me retournant vers le pauvre homme m'apprend qu'il l'emmène par un réseau de tunnels cachés derrière les murs. Il disparaît définitivement, et personne n'a rien fait, tout le monde continue d'avancer.

J'arrive sur le quai, sans m'en être rendu compte. Le voyage dans la gare est devenu si machinal, si routinier, que je ne fais plus vraiment attention à ce qui m'entoure. Pourtant, il y a des choses à voir. Les abords du quai ont, contrairement aux couloirs que je viens de quitter, un air d'inachevé. Le carrelage blanc a laissé place à de la pierre mal dégrossi. Seuls quelques panneaux ornent ces murs, dont l'un indique quelles gares sont desservies et dans quel ordre. Cet affichage ne sert strictement à rien au final. Le système mis en place par la société nationale de transport ne nécessite même plus que les gens sachent où ils doivent s'arrêter. C'est un des seuls points positifs de ce moyen de transport. Un des seuls avantages de la carte à numéros, laquelle nous fiche littéralement. Un des chiffres indique la destination finale, sous forme de code. Ce même chiffre qui nous dit dans quel wagon monter. Ainsi, une seule rame sur la dizaine attelées l'une à l'autre va jusqu'au bout de la ligne, et on fait en théorie des économies d'énergie. C'est un des arguments que le gouvernement écologiste a avancé avant la mise en place de ce système. Mais on nous prive aussi de notre liberté de mouvement. Nous ne pouvons clairement pas aller où on veut. Condamné à rentrer dans notre zone une fois le travail terminé. Ce n'est parfois pas plus mal, mais on manque souvent des occasions de sympathiser avec d'autres personnes habitant ailleurs.

L'esprit complètement ailleurs, encore focalisé sur des rêves de liberté, je lis sans y faire attention la liste des gares. Mes yeux sont attirés par l'une d'entre elles en particulier. Ksenia. Ils n'ont même pas pris la peine d'effacer ce nom du panneau d'affichage, c'est pour dire l'importance qu'ils y accordent, au gouvernement. Et pourtant, cette ville avait un avenir avant, elle aurait pu prétendre à un essor économique rapide, si seulement il n'y avait pas eu ces élections en faveur de ces hommes politiques. Le maire de Ksenia était trop indépendant, il avait refusé d'obéir, prétextant avoir de meilleures solutions contre les problèmes que voulait combattre les écologistes au pouvoir. Pour l'avoir côtoyé et l'avoir écouté exposer ses idées, je peux dire qu'il avait raison. Malheureusement, ils n'acceptèrent pas cette opposition ouvertes et décidèrent de l'isoler. Depuis, cette ville est en quarantaine, à tout point de vue. La ville est entourée d'un grand mur de briques, et les citoyens ont interdiction de s'en approcher à moins d'un kilomètre. Elle est aussi coupée économiquement du reste de la région et au final, la ligne souterraine ne s'arrête plus à la station qui porte le nom de la ville. Toutes ces mesures ont fait que cet endroit a complètement disparu de la carte et de la mémoire de ceux qui ne passent pas en dessous deux fois par jour. Cela fait aujourd'hui des années qu'aucunes nouvelles n'a traversé le mur, si bien que personne ne sait vraiment ce qu'est devenu la ville ou ses habitants. Mais de sombres rumeurs circulent …

Une sirène retentit désagréablement à mon oreille, indiquant que le train va bientôt partir. Mes yeux quittent le panneau, mais Ksenia reste gravée dans mon esprit et mes pensées restent un instant concentrées sur cette ville. Je me faufile dans le wagon, juste avant que les portes ne se referment. Comme d'habitude, je ne cherche même pas une place assise, je sais que la voiture est bondée. De toute façon, je descends à la prochaine station, soit dans quelques minutes seulement, alors que d'autres auront plusieurs dizaines de minutes de trajet. Je préfère laisser les places disponibles. Je ne peux m'empêcher de me remémorer la dernière conversation que j'ai eu avec l'un de mes anciens contacts au sein du parti. Elle concernait justement une note sur la situation de Ksenia. Celle-ci mentionnait d'inquiétantes disparitions aux alentours du mur de séparation. Ça, c'est ce que disaient les rapports officiels. Des circulaires internes faisaient plutôt mention de regroupements de malfaiteurs, de voleurs et d'assassins hors de la portée du gouvernement et des sanctions qu'ils mériteraient s'ils étaient jugés. Afin de préserver le calme et éviter des vents de panique autour de cette ville, tout cela est bien sûr caché. Je ne comprends pas comment cela a pu déraper aussi vite et comment les habitants de Ksenia en étaient arrivés à ses extrémités mais sur ce point et seulement sur celui-là, je suis d'accord avec le pouvoir en place. Si le coin est devenu aussi dangereux, il faut en interdire l'accès et protéger les citoyens de cette menace. Même moi qui ait été ami avec le maire, aujourd'hui, je n'ai plus envie d'y retourner et d'y risquer ma vie. Comme quoi, l'isolement imposé avait réussi à venir à bout de cette ville qui symbolisait une certaine opposition. Maintenant aux mains de hors-la-loi, c'est une victoire totale pour les écologistes et un signe, on ne peut lutter contre eux.

Je sens le train ralentir progressivement. Les lumières de la gare illuminent à nouveau l'intérieur de la voiture dans laquelle je suis. Nous nous arrêtons pour de bon et les portes s'ouvrent, nous libérant enfin. Je sors, ainsi que des dizaines d'autres personnes. Nous rentrons chez nous, notre journée est terminée. Pourtant, nous savons tous que cela recommencera demain, ainsi que le jour d'après, et encore celui d'après. En définitif, nous sommes tous coincés dans cette routine.



Under Pressure.


« Mesdames et messieurs, le train à destination de Sydria va arriver en gare. »

Cette annonce. À peine compréhensible à cause de la qualité des hauts-parleurs de la gare, je la déchiffre plus que je ne l'entends, et même, je la connais tellement par cœur que je n'ai même plus besoin de l'écouter pour savoir son contenu. Jour après jour, toujours le même trajet. Comme les centaines de travailleurs qui font chaque jour le voyage entre leur domicile et leur bureau. D'un côté, je sais que je fais partie de ces gens-là mais de l'autre, mon envie d'évasion et mon imagination m'emmène bien loin de ces réalités. Il faut que je me dépêche. Comme d'habitude, je suis en retard, et ce n'est pas la foule présente encore une fois ce soir-là qui va faciliter ma tâche. Il faut que je rejoigne le quai au plus vite si je ne veux pas devoir attendre dix minutes de plus dans cet endroit plus que- Je suis interrompu dans mes pensées par quelqu'un. Il m'interpelle.

« Excusez-moi, vous n'auriez pas une pièce ou un ticket restaurant ? »

Je ne m'arrête même plus. Me suis-je arrêté un jour pour regarder ce pauvre sans-abri qui, chaque jour, mendie ici dans l'espoir de manger ce soir ? Oui, une fois. Mais pourquoi donner ? Quelle satisfaction peut-on tirer d'un tel geste alors que l'on sait en toute conscience que le lendemain, le même homme sera encore là, avec sa pancarte indiquant à quel point il est pauvre, ou à quel point il a faim, ou à quel point sa famille nombreuse a faim ? Pourquoi continuer à faire ça ? Quelles motivations ? Je n'en ai plus. Cet homme fait à présent partie du décor de cette gare, telle cette affiche publicitaire devant laquelle tout le monde passe mais ne prend pas le temps de regarder. Je passe devant lui sans le regarder et continue mon chemin, au milieu des autres, engagés dans une course contre la montre, pour arriver avant que le train ne parte. Rentrer chez nous, voilà la seule chose qui nous motive.

Plus je m'enfonce dans ces souterrains, moins il y a d'air frais. L'atmosphère s'humidifie. Nous sommes en plein été, et malgré l'agréable brise au dehors qui rafraîchit tout le monde, le sous-sol est complètement isolé de cela. Il règne comme une sorte de climat spécifique ici. Tout n'est qu'extrême. L'hiver, le gel parvient à glacer même le sang des voyageurs mais l'été, au contraire, rien ne pourrait faire ressembler plus cet endroit à un enfer. Je suffoque presque alors que je me dépêche, courant presque dans les couloirs.

Le grésillement des néons me donne mal à la tête. Je sens mon sang battre à mes tempes. Cette lumière artificielle, rien de plus désagréable. Cela manque de naturel. Tout ici manque d'un petit quelque chose, qui rendrait vivant l'endroit. Mais cette absence de soleil, le reflet des lampes sur le carrelage blanc au sol, sur les murs et au plafond. Tout ceci ne fait qu'aggraver mon mal de tête. À ma droite, une publicité me fait de l'œil. Teintée de couleurs vives, clignotant plus vite que ce que mes yeux peuvent voir, je ne peux m'empêcher de tourner la tête. Mais trop tard. Elle a déjà changé et de toute façon, je l'ai maintenant dépassé. Hors de question de s'arrêter ou de faire demi-tour. Je suis déjà en retard, et la foule derrière moi me presse. Je suis totalement coincé, comme dans un couloir invisible, à sens unique. Sans possibilités de s'éloigner un peu du chemin. Sans pouvoir ni ralentir ni accélérer. Bloqué de tous les côtés. Bloqué. Il faut avancer. Pour ne pas finir piétiné. Enfin, le quai est en vue.

« Mesdames et messieurs, le train à destination de Sydria est à quai. »
« Veuillez rejoindre les wagons au plus vite afin de procéder à l'embarquement. »
« Pour éviter tout engorgement, merci d'emprunter le couloir qui porte le numéro inscrit dans le coin en haut à droite de votre carte, puis de monter dans la voiture dont le numéro correspond à celui dans le coin en bas à droite de votre carte. Bonne journée à tous. »


Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu'un problème dans le système produit un sifflement aigu et inhumain. Insupportable. Mes mains se posent sur mes oreilles, pour les protéger. Autour de moi, quelques personnes font de même mais la plupart ne semblent pas atteints. J'aimerais parfois être sourd, ou être assez conditionné pour ne plus y faire attention. Malheureusement, je suis trop résistant pour qu'on me transforme en petit automate. Mon esprit est trop rebelle. Je l'en remercie parfois. Je n'ai pas envie de ressembler à ces zombies qui hantent les lieux. Mais de temps en temps comme à cet instant, je maudis cette envie au fond de moi qui me rend si différent.

Et effectivement, le train est déjà à quai. Il nous attend. Il m'attend. Plus pour longtemps je pense. Je ne peux me permettre de le rater alors j'accélère encore. Je bouscule quelques personnes qui ne sont apparemment pas aussi pressées que moi. Grand bien leur en fasse. Moi, j'ai envie de rentrer chez moi. Je pousse un peu, je m'excuse au début, puis finis par ne même plus m'en soucier. Les concernés ne réagissent de toute façon pas plus que ça. Inutile de s'inquiéter.

Plus je m'approche des quais et des espaces d'embarquement, plus le délabrement est visible. Ça et là, des pans entiers de murs ont disparu. Le carrelage est devenu irrégulier sur le sol aussi. Des néons clignotent, donnant une allure presque irréelle à la scène. Le temps lui-même semble avancer au rythme de ces phases lumineuses. Le jeu d'ombre et de lumière joue avec mes nerfs, avec mon imagination, faisant apparaître sur les murs des formes incongrues. Des choses qui ne devraient pas se trouver là. Mais le temps de tourner la tête, elles ont déjà disparu. L'espace d'un instant, je m'échappe de cet endroit. L'espace d'un instant, je rêve d'un ailleurs. Trop éphémère. Il se brise à la seconde d'après, happé par la dure réalité. Il ne laisse que déception et espoir. Il est mauvais de penser par moment. Mais je ne contrôle pas mon imagination.

Je suis enfin devant le train. La voiture qui m'est destinée avec le numéro sur mon badge est un peu plus loin. Je longe donc le quai, me faufile entre les gens qui montent déjà, évite les bousculades le plus possible, esquive les coups malencontreux. À ma gauche, les wagons s'alignent. Les vitres tellement sales qu'on peine à voir au travers. Des rayures et des tags sur la peinture originellement blanche. Ça ne donne pas envie d'y monter, mais nous n'avons pas le choix. C'est le seul moyen de traverser. Tout ça pour rentrer ou aller travailler. À ma droite, la paroi rocheuse se dresse. Oui. S'ils ont fait l'effort de tout faire bien comme il faut près de la surface, avec un carrelage blanc et étincelant, il en est autrement dans le centre même de la gare, creusé sous la terre. Les ouvriers n'ont même pas pris la peine de finir le travail. Poser les rails, je pense que c'est tout ce qui leur importait. La circulation des trains, pas le confort visuel de leur passager. Ça se saurait sinon. Comme d'habitude, je me demande si tout ça est vraiment aux normes de sécurité et si nous ne risquons pas un éboulement à tout instant. Les rochers sont à nu, et avec une pioche ou n'importe quel outil, j'ai l'impression que je pourrais creuser un peu plus, ou bien abîmer la paroi. N'importe qui pourrait le faire. Mais pourquoi le ferait-il ? Ce souterrain est le seul moyen de transport encore disponible pour nous, aussi sordide soit-il.

Finalement, je suis devant la voiture qui m'est destinée. Ce n'est pas dur, c'est la dernière, celle juste avant la cabine du conducteur. Je m'arrête un peu avant d'entrer par la porte déjà ouverte. Je m'imprègne une dernière fois des lieux avant de m'enfermer. Je ne suis pas claustrophobe mais rester trop longtemps comme ça me rend nerveux. Une sorte d'angoisse sourde. Je le suis peut-être un peu au final. Mais c'est ce long tunnel. Beaucoup trop long, le voyage est beaucoup trop long. Trop sombre, trop d'ombre. J'ai besoin de lumière du soleil. Je sens une légère pression à l'intérieur de moi. Mon cœur se serre. Ma poitrine est prise dans un étau. Il faut que j'arrête. Que j'arrête de penser. Que je me reprenne. Que je ne fasse pas une crise ici. La pression s'accentue. Je la sens dans tout l'intérieur de mon corps à présent. Et à l'extérieur aussi. Je rouvre les yeux et je me rends compte qu'on me pousse vers l'avant. Et pour cause. Une sonnerie retentit. Le train va bientôt partir. Il est temps de se glisser à l'intérieur. Et vite.

Les portes se referment juste derrière moi. Le train démarre aussitôt. Je me retourne vivement dans l'espoir fou de capter une dernière fois une parcelle de liberté et de grand espace. Je ne vois que des visages qui défilent, à toute allure. Je ne peux en discerner aucun mais pourtant, j'ai l'impression de tous les fixer un par un. Je regarde toutes ces personnes qui sont restées sur le quai et je les envie. Mais après tout, je suis en route pour chez moi. Plus vite je pars, plus vite j'arrive. Logique. Logique qui m'échappe pourtant en cet instant. Le train accélère de plus en plus. Le reste du quai défile en un tourbillon de couleurs. Je pose ma tête contre la porte vitrée. Le train a atteint une vitesse assez importante. Il sort de la gare. Il n'y a plus rien devant mes yeux. Juste le noir, le temps que ma vue s'adapte au changement de luminosité.

Je me retourne alors. Je suis dans le wagon. Il y a beaucoup de monde, comme à chaque début de voyage. La ligne traverse une grande portion de la région et dessert donc beaucoup d'arrêts. Énormément de personnes prennent cette voie et descendent avant le terminus, là où moi et quelques autres personnes seulement allons. Les places assises sont chères et il faut arriver parmi les premiers pour en avoir une, ce qui n'est pas mon cas. Je sais cependant qu'avant d'arriver au bout du voyage, des sièges se seront libérées. Il y a en tout une dizaine d'arrêts pour environ une heure de trajet pour aller jusqu'au bout de la ligne, jusqu'à ma destination. Je me retourne à nouveau, préférant regarder par la porte vitrée, même si je n'y vois rien à cause du noir. Il y a seulement, à intervalles presque réguliers, des loupiotes n'éclairant que pour le personnel de la maintenance, bien qu'ils ne s'en servent pas beaucoup à mon avis. Cette régularité donne un aspect presque hypnotique à la scène, aspect renforcé par les sons et les bruits, réguliers eux aussi, qui se font entendre.

Finalement, la gare suivante arrive en vue. Nous ne nous arrêtons même pas, et au contraire, je sens même une légère accélération. Cela veut juste dire que le wagon de fin s'est détaché, nous libérant ainsi de son poids et nous permettant d'aller plus vite. Ce dernier wagon aura juste donc à s'arrêter pour que les gens puissent en descendre. Tout est fait pour que, normalement, tout ceux qui doivent rentrer par cette gare et uniquement eux soient réunis. C'est astucieux. On passe devant les quais à toute vitesse. Il n'y a personne dessus, pour l'instant. Dès qu'il sera arrêté, le wagon déversera des dizaines de personnes pressées de rentrer chez eux. Mais pas nous. Nous, nous continuons. Lancés à pleine vitesse, nous mettons que quelques secondes à quitter la lumière de la gare et reprendre la mélodie aussi désagréable qu'hypnotique. Le cliquetis qui se fait entendre semble se rapprocher, passer à côté de nous, puis s'éloigner, tout cela à grande vitesse, et très régulièrement. Mon esprit et mon corps se détendent peu à peu, bercés par le ronron des moteurs sous nos pieds. J'oublie presque que je me trouve sous terre, dans un espace aussi réduit. Presque. Je pose ma tête contre la porte vitrée et je commence à m'assoupir. Les stations défilent, les kilomètres de rail également. Les minutes sont longues et se transforment progressivement en dizaines de minutes. La monotonie du voyage est telle que j'en perds la notion du temps. Tout défile, devant mes yeux et dans ma tête. Nous perdons un ou plusieurs wagons à chaque passage devant un arrêt et accélérons à chaque fois.

Je reviens brusquement à moi, à cause d'un coup de frein qui manque de me faire tomber. Par réflexe, mon pied part en avant et m'évite une chute douloureuse. Surpris dans ma somnolence, je suis le seul à avoir été ainsi déséquilibré. Les autres n'ont de toute façon rien remarqué ou alors, ne l'ont pas montré. Ce ralentissement soudain indique que nous sommes en approche de l'avant-dernière station. Enfin, avant-dernière station sans compter Ksenia. Ksenia. Rien que de penser à cette ville, un petit frisson me parcourt. Uniquement en pensant aux rumeurs qui circulent, elle arrive à me faire peur et à faire revenir en moi la terreur qui s'était évacué au fil du voyage. Je me sens de nouveau oppressé et trop à l'étroit. Le train, qui n'est plus composé que de notre wagon, continue de ralentir. Les freins chauffent et ça se sent, une odeur de cramé remonte jusqu'à nous. Bientôt, nous n'avançons plus que très lentement tandis que les lumières de la gare se dessine enfin et font peu à peu disparaître la pénombre du tunnel. L'immense quai, bien trop grand pour une seule voiture, nous fait face. Nous nous arrêtons en plein milieu de celui-ci. Il y a quelques années encore, avant que le système de wagons numérotés ne soit mis en place, de bien plus longues rames, avec plus de vingt voitures, venaient jusqu'ici. Aujourd'hui, cela fait presque de la peine de voir un tel espace vide.

Un dernier crissement de pneus, et nous voilà bel et bien à l'arrêt, au beau milieu du quai. Les portes s'ouvrent, glissant sur le côté sans un bruit. Je m'écarte alors un peu pour laisser descendre ceux qui le doivent, la majorité des gens en fin de compte. Une légère brise vient caresser mon visage, me rappelant que là, quelque part, la surface m'attend. Pendant un instant, j'hésite à suivre ces personnes, juste pour le plaisir de quitter cet endroit et retrouver un peu de liberté. Mais une fois là-haut, que faire ? Je n'ai aucun ami, aucun contact, je me retrouverai perdu, sans aucun moyen de trouver un lieu pour m'abriter et dormir, et sans avoir la possibilité de rentrer chez moi non plus, étant donné qu'il n'y aura plus de train passant par cet arrêt avant le lendemain. La raison l'emporte sur la folie et je reste dans le train. Il va bientôt repartir, pour sa destination finale. Les portes se referment. La voix déformée par le micro du conducteur se fait alors entendre, comme à chaque trajet.

« Prochain arrêt : Sydria, terminus. La compagnie de transport rappelle que la prochaine gare ne sera pas desservie et que pour des raisons de sécurité, le train passera à vitesse maximale devant cette dernière. Nous vous conseillons de bien vous asseoir ou de vous accrocher, l'accélération pouvant être assez brusque. Merci. »

Pour des raisons de sécurité … Il reste moins de dix personnes dans le wagon, toutes allant, comme moi, jusque Sydria. Nous n'avons pas vraiment choisi d'avoir de tels trajets tous les jours, mais c'est plutôt le hasard des affectations de logement et de lieu de travail qui a décidé pour nous. Comme conseillé, je vais m'asseoir. Maintenant que la majorité des voyageurs a quitté la voiture, il y a de la place partout. Je m'installe dans le fond, de sorte que je peux voir le reste du wagon. Parmi les personnes encore présentes et qui me font face, il y a un jeune homme, mal coiffé, négligé, avec des cernes sous les yeux, et un homme un peu plus âgé, propre sur lui, portant des lunettes rondes et un attaché-case. Je n'ai pas le temps de dévisager plus que ça les autres. Comme prévu, le démarrage est assez brutal. Je me retrouve le dos collé au siège, poussé par une force invisible. Pour atteindre la vitesse maximale avant de passer Ksenia, il faut au moins ça. Même si je sais que c'est nécessaire, je n'aime pas cette impression. Nécessaire à cause de la dangerosité de cette ancienne ville prospère, qui aujourd'hui, n'est plus rien sinon un repaire de bandits et de gangsters. Chaque semaine, la radio nationale rapporte des incidents liés à cette ville. Parfois des enlèvements, parfois des attaques de convois ou des villes voisines. À chaque fois, l'horreur m'envahit à l'annonce d'une telle nouvelle et je me demande pourquoi on ne fait pas intervenir des forces armées pour régler le problème une bonne fois pour toute. Pourquoi ne pas intervenir directement plutôt que de jouer l'embargo et subir la guérilla ?

Soudain, l'éclairage se met à faiblir. Doucement d'abord, presque de manière imperceptible, mais au bout d'un moment, on commence à lever les yeux pour surveiller les lampes. Nos échanges de regards traduisent l'inquiétude qui commence à naître en nous, pourtant, personne ne brise le silence qui nous accompagne depuis le début du voyage. Personne ne parle, personne n'ose exprimer ce que chacun pourtant pense, dont moi. Qu'est ce qui se passe ?

L'intensité lumineuse continue de diminuer et je commence à vraiment avoir peur. Pour la première fois, nous sommes plongés dans le noir, moins d'une seconde, avant que la lumière ne revienne comme à l'accoutumé. Le soulagement se dispute à l'incompréhension en moi. C'est la première fois que j'observe ça, et je n'aime pas l'idée qu'une chose comme l'éclairage puisse avoir des problèmes. Dans le noir, les tunnels me paraissent encore plus effrayants. La lumière est d'une certaine manière, réconfortante.

Alors que mon cœur commence à reprendre un rythme normal, tout s'éteint, d'un coup cette fois. Brusquement, nous nous retrouvons dans le noir complet et à la différence de tout à l'heure, non seulement ça dure, mais en plus, le silence vient s'ajouter à l'obscurité. Le silence total. Paradoxalement, c'est ce qui vient heurter mes oreilles. Les moteurs aussi se sont arrêtés. Je ne sens plus aucune poussée et j'ai même l'impression que l'on ralentit. Seulement éclairé par les loupiotes de l'extérieur, je ne vois plus rien, mais je sens que les autres sont tout aussi immobile que moi. Le temps semble s'être arrêté aussi. Je ne sais depuis combien de temps ça dure, peut-être quelques minutes seulement, peut-être moins, mais j'ai l'impression que ça fait une éternité. La panique me guette. Bon sang, quel est le problème à la fin ?

Finalement, la lumière revient, encore une fois, mais le silence perdure. Les moteurs ne redémarrent pas, nous continuons de ralentir, mais au moins, nous avons retrouvé la vue. Je peux voir les autres pour qui l'absence du ronronnement constant et désagréable des moteurs s'est aussi faite sentir. Ils s'agitent également et regardent nerveusement de tous côtés. Je sens une sorte de pression monter, pas seulement en moi, mais collective. Pour une fois que je me sens proche de ces gens, il faut que ce soit par l'inquiétude. Le grésillement du microphone nous fait nous attendre à de bonnes nouvelles si possible et nous fait nous focaliser sur autre chose.

« Mesdames, messieurs. Un accident imprévu nous a privé totalement d'énergie durant quelques instants. Nous avons pu rétablir l'éclairage et nous cherchons toujours une solution pour les moteurs. Veuillez rester calme et patientez le temps que nous trouvions. Merci de votre compréhension. »

Très formel, l'annonce ne nous apprend rien de plus. L'exaspération gagne certains et pour la première fois, j'entends la voix de ceux avec qui je partage régulièrement le trajet. Ils grommellent, se plaignent de l'incompétence de tous, mais toujours à voix basse, pour eux-même. Je partage leur opinion mais me garde bien de l'exprimer. Je n'en ressens pas le besoin, je me terre dans mon mutisme pour l'instant, alors qu'une terrible réflexion me vient. Si on ne parvient pas à reprendre l'accélération à temps, alors, nous ne passerons pas Ksenia en tout sécurité, et c'est cela qui m'effraie le plus. Qui sait ce qui peut arriver si nous arrivons de manière ralentie devant cette gare ? Tout le tapage médiatique à propos de cette ville a porté ses fruits. Je la crains plus que tout. J'ai peur de ses habitants, bandits armés et terroristes. Je crois que les autres y pensent également car dans leurs paroles inaudibles, mon oreille entend Ksenia. À l'autre bout du wagon, le grincement de la porte qui s'ouvre nous fait tous sursauter. Nous nous retournons tous vers le conducteur qui vient de faire son entrée dans la voiture. Après un rapide et timide salut, il s'avance au milieu de nous. Au moins, ce sera moins impersonnel qu'une annonce au micro, même si je redoute une mauvaise nouvelle à présent. Pour quelle autre raison établirait-il un contact visuel avec nous sinon pour nous rassurer ?

« J'ai deux mauvaises nouvelles … La première, c'est qu'on ne peut redémarrer les moteurs à partir d'ici. Afin de justement éviter les tentatives de sabotage, les commandes ne sont pas dans la cabine mais sur les quais, mais malheureusement, personne ne répond pour l'instant, dans aucune des gares. »

L'indignation monte en moi. J'ai toujours cru que le système de transport était infaillible et bien pensé, mais apparemment, il ne fallait pas trop y compter. Pourtant, je reste silencieux, comme le reste des gens, car il a dit qu'il avait deux mauvaises nouvelles et pour l'instant, il n'en a donné qu'une. J'espère de tout cœur qu'il a commencé par la pire, même si j'en doute. Nous retenons notre souffle et sommes suspendus à ces lèvres. Il a conscience qu'on l'attend mais il ne se presse pas, comme si le malheureux cherchait ses mots.

« La deuxième … à l'allure à laquelle on ralentit, et si rien ne change, nous … nous arrêterons au niveau du quai de Ksenia. »

Abasourdi. Sous le choc. Je ne trouve pas les mots pour qualifier mon état d'esprit. Hébété, j'ai du mal à reprendre une certaine consistance. Mes yeux continuent d'observer la scène mais mon cerveau n'interprète plus pour l'instant. Plusieurs personnes se sont levées et protestent à haute voix maintenant. Ils exigent plus d'informations, ils veulent savoir ce qui va se passer mais le pauvre conducteur ne peut rien faire de plus. D'autres passagers sont restés comme moi, sans voix et les yeux dans le vague. Seul l'homme à l'attaché-case garde une expression plus neutre, voire même avec un léger sourire. Intrigué tout de même, je le fixe, sans vraiment m'en rendre compte. Il croise mon regard et le soutient. Je crois y déceler un air de folie. Comment peut-on sourire dans une telle situation ? C'est sûrement les nerfs qui commencent à lâcher chez la personne que je pensais être la plus équilibrée. Tout en continuant à me fixer, il se lève et porte la main à son attaché-case. Il s'avance dans l'allée centrale et laisse tomber son bagage, révélant sa main, armée. Un vrai pistolet. Mon esprit met une seconde pour faire le lien et voir le danger. De son autre main, il s'essuie le visage, en sueur. Je suis tétanisé et ne peux décoller mon regard de son arme. C'est lorsqu'il la pointe vers le conducteur que tout le monde prend conscience de sa présence.

« Toi … Va … Va rallumer les moteurs. »

Une des femmes crie en voyant le pistolet, elle manque même de défaillir. Tous les gens présents dans le wagon ont un mouvement de recul et se recroquevillent sur eux-même, dont moi. Je me liquéfie littéralement sur mon siège. Le conducteur doit faire face lui. La main qui tient l'arme tremble un peu. L'homme est nerveux, son air et son attitude trahissent un manque de confiance. Ce n'est pas la première fois qu'il tient une arme, ça se voit, mais j'ai l'impression que c'est la première fois qu'il la pointe sur quelqu'un comme ça. Intérieurement, je prie pour que personne ne joue au héros. L'homme est, à mon avis, dans un tel état que le moindre geste suspect pourrait bien le faire basculer. Le conducteur, visé, lève lentement les mains, pour montrer qu'il ne représente aucun danger.

« Je ne peux pas. Ce n'est pas possible. Je vous en prie, baissez cette arme. »

L'homme armé, loin d'obéir, décide de plutôt détourner le canon de son pistolet, pour le pointer autre part, sur moi en l'occurrence. Je ne cherche même pas à me cacher. Je ne bouge plus en fait, les yeux fixés sur l'objet qui en moins d'une seconde, pourrait me tuer. Pourquoi moi ? Je n'aurais jamais du croiser son regard, ni le soutenir. Je suis hypnotisé par le canon. Instinctivement, je lève aussi les bras. La sensation d'être visé par une arme mortelle n'a pas d'équivalent. Je peux mourir à chaque instant, mais ça ne dépend pas du tout de moi. Je vois ma vie défiler devant mes yeux, je revois ma journée, je me revois hésiter à descendre une station plus tôt pour échapper à cela. J'aurais dû. Je ne veux pas mourir. L'homme éclate de rire, nerveusement. C'est quelque chose d'effrayant, je n'ai jamais eu aussi peur. Il replonge son regard dans celui du conducteur, laissant l'arme pointée sur moi.

« Ce n'était pas une question. Redémarre les moteurs ou bien … Je commence par tuer les passagers. Allez ! »

La tension monte encore, maintenant que les intentions de l'homme sont claires. Une femme sanglote doucement à l'autre bout du wagon, et l'homme à côté d'elle tente de la rassurer et de la calmer en lui caressant timidement le dos et en lui disant à voix très basse, j'imagine, que tout ira bien. Je vois ses lèvres bouger mais ne l'entends pas. Il est trop loin. Et puis, le fait d'être menacé ainsi crée une sorte de bulle autour de moi. Je ne regarder et n'écoute quasiment plus rien. C'est à peine si j'entends la réponse de celui qui pourrait résoudre la situation.

« Je le répète, c'est impossible de faire ça ici. Cessez de menacer les passagers, s'il vous plaît, ils n'y sont pour rien. Je vous emmène dans ma cabine si vous voulez constater par vous-même, je ne contrôle absolument rien. »

L'homme ne réagit pas au début. Moi non plus, je ne bouge toujours pas. Je tente un coup d'œil par la fenêtre et aperçois quelque chose qui en temps normal m'aurait rassuré mais qui là, me terrorise encore plus. De la lumière venant d'une gare. Ksenia est en approche. Mon cœur accélère encore, alors que je croyais qu'il ne pouvait pas aller plus vite. Le train par contre, continue de ralentir, je le vois à la vitesse à laquelle le mur défile à côté de moi, et qui m'indique notre allure. Dans moins de deux minutes, nous serons arrêtés, au beau milieu des quais. L'homme au pistolet semble avoir vu que mon attention s'est détourné. Il me demande en hurlant ce que je regarde. Je ne lui réponds pas, et ne tourne pas non plus les yeux, trop étonné que l'on soit déjà arrivé. Et que la fin du voyage soit si proche. Énervé de ma non-réponse, il s'approche lui-même de la porte-fenêtre et voit la même chose que moi. Son expression de visage change du tout au tout, il se décompose littéralement. Plus du tout assuré, il est maintenant anéanti. Il s'effondre au sol, arme pointée vers le sol. Je souffle un peu, mais lui éclate en sanglots. Entre deux pleurs, il parvient à articuler quelques mots.

« Il est trop tard … On va tous mourir ! Tués par ces bandits … Tout ce qu'on dit sur eux, à la radio … Ils nous tueront, pour le plaisir, ou au mieux, nous enfermeront pour nous échanger plus tard, si on a de la chance et qu'on vient bien racheter nos vies. Je ne veux pas. Je refuse ! J'estime avoir la liberté, le droit même, de choisir comment je vais mourir … Et ce ne sera pas par leurs mains … »

Il relève la tête et sa main. Ses yeux se fixent dans les miens, et je peux lire dans son regard tout son désespoir et toute la crainte qu'il a. On y voit aussi la détermination, alors que sa main arrive au niveau de sa tête. Canon sur la tempe, une larme coule le long de sa joue. Il est aussi triste, mais malgré son attachement à la vie, il a fait son choix. Mourir libre. Son doigt se met contre la détente de son arme. Il cherche une dernière once de courage dans mes yeux, mais moi, je ne peux supporter une telle intensité dramatique. Du coin de l'œil, je vois la gare arriver, être encore un peu plus près. Il va passer à l'acte, je le sens. Je détourne les yeux et ferme les yeux. Durant ce court moment qui dure pour moi une éternité, j'espère qu'il changera d'avis, en vain. Je sursaute lorsque le coup de feu retentit et je frisonne alors que j'entends le corps s'écrouler avec lourdeur au centre du wagon.

Quelques secondes plus tard, j'ose, je rouvre un œil et heureusement, les sièges devant moi cachent le cadavre encore chaud de l'homme. Mais ce n'est pas le cas pour tout le monde. Le jeune homme s'était installé dans les strapontins du milieu. Son estomac fragile n'a pas supporté la scène et, la tête entre les jambes, je le vois rendre son déjeuner sur le sol du train. Le conducteur quant à lui, s'est assis par terre et se balance lentement d'avant en arrière. Les autres passagers pleurent ou restent consternés. Moi, je suis horrifié de l'expérience vécue. Il m'a regardé dans les yeux juste avant de mourir et je le revois à chaque fois que je ferme les yeux. Son regard me hantera toute ma vie.

Nous abordons enfin le quai. Durant les derniers mètres, je revois plein de choses. Je me souviens de tout ce que j'ai entendu à propos des habitants de Ksenia. Les enlèvements et les attaques. J'ai également en tête, bien évidemment, l'image de cet homme qui a préféré mourir plutôt que d'avoir à faire à eux. J'appréhende alors qu'une partie du quai défile, j'anticipe des jours mauvais, si j'arrive à survivre quelques jours. Je me vois déjà me battre pour ma vie, à l'intérieur de ce train. On le défendra au péril de nos vies s'il le faut. Nous avons une arme à présent. Presque horrifié par mes propres pensées, je me demande combien de temps on arrivera à survivre, avant que les ingénieurs de la ligne découvrent notre panne et la résolvent. Dans un dernier sursaut, nous nous arrêtons, tout comme mon cœur semble le faire. Nous scrutons la gare dans laquelle il n'y a personne durant de longues secondes. Elle est plus faiblement éclairée que les autres, mais on discerne quand même tout l'intérieur.

Finalement, quelque chose semble bouger dans le fond. Ça s'approche. Tendus, chacun d'entre nous cherche à savoir qui est là, combien ils sont et si on peut deviner leurs intentions déjà. Nous voyons une personne, une femme sûrement, marchant en tête, deux hommes juste derrière elle. C'est elle qui semble mener le groupe. Isoler par les vitres, nous n'entendons pas, mais ses lèvres bougeant semblent indiquer qu'elle donne ses ordres. L'un des hommes part vers la droite tandis que l'autre continue de la suivre. Maintenant qu'ils sont assez prêts, je peux voir qu'aucun ne semble armé. La femme nous lance un regard et hoche la tête, sans doute un signal pour son garde du corps. Il lui passe quelque chose qu'elle cache dans sa main. Je frémis à l'idée que ce soit un pistolet et pense avec regret que personne n'a récupéré l'arme qui se trouve dans ce wagon même. Ils ne sont plus qu'à quelques mètres. La femme s'arrête alors que l'homme parcourt la courte distance restante. Il jette un coup d'œil à l'intérieur, assez sommairement et se tourne vers la femme qui la rejoint alors. Elle trafique quelque chose près de la porte puis avec l'objet qu'elle avait caché dans sa main, elle la déverrouille. C'était des clés. Un dernier regard sur nous, et elle ouvre en grand. Comme une dépressurisation, de l'air frais s'engouffre dans la rame. Peut-être notre dernière goulée d'air frais … Elle s'avance au milieu du wagon, enjambant le corps inerte. Nous nous regroupons et nous réfugions dans les quatre coins, anxieux, en attente. Elle lance juste une phrase, qui scelle notre sort.

« Bienvenue dans le monde libre. »

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