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L'avenir des peuples dépendra des peuples.
Le Peuple de l'Avenir, lui, dépendra de l'Avenir...
[Louise Abraham]

Par les Chutes ! Quand il fallait gagner une bataille,
l’Histoire ne retenait pas l’honneur.
L'Histoire retenait le vainqueur.

[Adriano Di Marechialo]

L'amer est l'écume du souvenir.
[Camiy Saint-Syr]

Ils me reprochent d’abuser de la crédulité des gens.
Pourtant, mon métier est semblable à celui du berger:
j’élève des moutons dans le but de les tondre…
[Ometeotl Jahar]

Il vaut mieux se retrouver devant des Orcs en colère plutôt que devant des nobles
et des politiciens.
Quand un Orc veut te tuer, il le fait savoir clairement
et, généralement, sous tes yeux.
[Barry Toothpick]

Miséricordieux, j’avalerai vos supplications, délices de ma victoire !
[Rubis Solime De Babaux]


Le proverbe "Il faut battre le fer tant qu'il est encore chaud" marche aussi avec les elfes...
[Walgrim Grindal]

Litanie de larmes, symphonie en pleurs majeurs.
Rater une mesure, repartir à zéro. Mélodie funeste.
Danse macabre, l’effleurer et puis s’en retourner pleurer.
Seul.
[Sheren]

Il suffit d’un seul regard
entre deux coups de hache et quelques têtes coupées
pour que leurs destins soient scellés à jamais.
[Kalea Grindal]

Ma soif de vengeance s’est tue dans un murmure :

Le silence…
[Cronose]

Le pire n'est pas de mourir, mais d'être oublié.

[Erwan D. Layde]

Il n'existe ni de mauvais, ni de bon,
Seulement des divergences d'opinion.
[Isarus]

La maîtrise d'une épée doit être apprise, exercée et maitrisée. Le jeune apprenti du forgeron ne commence pas
par forger une belle épée
pour le prince. L'apprentie tapissière ne tisse pas le tapis préféré de la reine
avec ses premiers fuseaux.
Ainsi, le rhéteur fait ses premiers discours à son miroir et le soldat se bat d'abord
contre un mannequin, et non contre son ennemi mortel.

[Maël Theirmall]

L'Harmonie passe aussi par la Diversité,
tel le ciel embrasé d'une soirée d'été.
[Laranith]

Un par un, il traîna les corps jusqu’à la falaise et les jeta à la mer afin de leur offrir une sépulture rapide...

Et afin de libérer la clairière de ces putrides émanations. La nature n’avait pas à contempler la folie des hommes.
Elle n’avait pas à supporter la barbarie des êtres qu’elle avait un jour engendré...
[Trucid]

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 Danseurs de Sable

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Adriano Di Marechialo
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MessageSujet: Danseurs de Sable   Lun 26 Mar - 2:06



Voici quelques extraits du roman que je tente d'écrire.
C'est en quelque sorte la version longue de Céleste Fantaisie.
Quelques détails divergent avec le contexte du forum. Ne considérez donc pas
ces textes comme étant des sources d'informations viables pour
vos Rps Razz
Je remervie d'avance ceux et celles qui prendront le temps de me lire et,
peut-être, de me commenter. En espérant que cela vous plaise...

Bonne lecture ! Very Happy

Les commentaires, c'est par [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].



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    Ce fut au sommet de la Tour Divine que je pus contempler la fin des temps.
    Sur le balcon fouetté par des vents venus d’ailleurs, j’observai l’œuvre effroyable du dieu Yiel tandis que des milliers de fidèles s’étaient amassés en contrebas, sur la place Sainte Taradiel, dans l’espoir de proférer une ultime prière. J’entendais leurs chants religieux s’élever jusqu’à la plus haute pointe de la tour, emportés par les spirales de ces vents mystiques. Les plumes de mes ailes tressaillaient, ne cessant de déchirer ma peau de frissons divinatoires. La puissance de ces milliers de voix m’enlaçait dans une certitude glaciale : le monde s’achevait.

    Mes yeux se posèrent alors sur l’immensité du ciel.
    Seigneur-Tout-Puissant, jamais je n’aurais cru une telle image réalisable hors des peintures qui ornaient les voûtes de nos oectuaires. Et pourtant…

    Quatre sphères gigantesques bafouaient le ciel comme quatre énormes tâches salissant un drap d’azur. Je reconnaissais l’Enfer et sa terre oxydée, planète des damnés. Je reconnaissais également les lunes Elun et Natit. L’une argentée, l’autre dorée. Et finalement, je reconnaissais la Terre, planète des égarés. Ces quatre sphères qui, pendant deux décennies, n’avaient cessé de grossir, de grossir et de grossir encore sur le tissu immaculé de nos cieux azurés. Aujourd’hui, elles semblaient tellement proches de notre auguste planète, le Paradis, que je parvenais presque à distinguer les contours de certaines de leurs montagnes, de leurs forêts, parfois même de leurs cités. Le Cénacle et moi-même redoutions la collision, celle qui soufflerait les mondes dans une poussière d’étoiles cataclysmique. Nous la redoutions vraiment. Néanmoins, je compris bien vite que nos esprits étriqués manquaient cruellement d’imagination face à la toute-puissance de Yiel.

    Pendant ma contemplation, un silence apocalyptique nous écrasa.
    Je déglutis, les larmes perlant sur le coin de mes yeux gris. Je sus la fin arrivée. Les fidèles cessèrent leurs chants. Les vents moururent. L’univers se tut. Seules les sphères poursuivaient leur lente rotation dans un calme mortel. Cette éternelle seconde fut gravée dans mon âme avec le burin du destin, coincée entre l’avant et l’après. Impalpable. Incompréhensible. Immortelle. Puis une vibration nous parvint d’ailleurs et le monde cessa d’exister. Dans une note qui n’avait jamais été poussée jusque-là, l’univers chanta. Une note continue, grave, sourde, sépulcrale, d’une étrangeté sans pareille. Je ne saurais dire quels sentiments m’envahirent en cet instant particulier. Peut-être était-ce une impression de toucher du doigt la réponse. La seule. La véritable. Je me sentis vibrer avec ma planète, non pas par sa faute, mais en sa compagnie. Je crus deviner ma conscience se mêler à d’autres, ou au contraire, comprendre qu’elle était unique, omnisciente, omnipotente, divine, et que seules les enveloppes charnelles la morcelaient et l’isolaient d’elle-même. En cette indicible seconde, je sus tout et dans un même temps, je ne compris rien. Cette ineffable note déferla sur l’univers avec une invisible puissance, comme une vague harmonique. Je crois qu’elle porte un nom : l’Existence. Et quand cette dernière cessa, les planètes moururent.

    Mes yeux découvrirent de gigantesques failles craquelant la surface de la Terre et de l’Enfer. Le Paradis, mon cher et tendre, fut lui aussi balloté par des séismes inconcevables. Je m’accrochai au garde-fou, sentant brusquement la Tour Divine tanguer. Celle-ci saigna une poussière ocre par ses plaies subites, mais elle tint bon. Sur la place Sainte Taradiel, les fidèles se mirent à hurler, traduisant l’effroyable douleur qui déchirait notre planète. D’autres, se réfugiant dans leur foi, reprirent leurs chants religieux. Alors un nœud me brûla la gorge.

    Le premier météore frappa le Grand Oectuaire Saint Dévolion. Une rose de feu éventra le monument, se couronnant d’une onde qui balaya les arbres aux alentours. Le second frappa la foule, obligeant les martyrs à s’allonger en signe d’ultime soumission. Les cratères naquirent, constellés de cadavres en lambeau. Mon nœud s’enflamma et mes yeux se noyèrent. Moi, Séraphin Olarion, du haut de ma tour, voyais mon peuple périr juste sous mes yeux sans pouvoir rien y faire. J'arrachai de force mon regard de ces massacres innommables et le relevai vers les cieux. Des cieux qui s’enflammaient et se chargeaient de débris. Oh, Grand Yiel… Les planètes se morcelaient, blessées par ces failles pareilles à des griffes de titan. Des lambeaux de leur écorce se décollaient, attirés par une gravité devenue folle. Les montagnes étaient décapitées par ce phénomène aberrant, leurs sommets errant dans le ciel. Je crus apercevoir des bâtiments flottés dans les airs, très haut au-dessus de moi. Des îles volantes ne cessaient de naître et de mourir à la fois. Certaines giflaient la surface du Paradis avec une démence désespérée, d’autres s’entrechoquaient, comme paniquées par le fait de se retrouver soudainement suspendues dans le vide.

    D’une main fébrile et tremblante, je couvris ma bouche tandis que de véritables torrents chutaient de mes yeux et cascadaient sur mes joues. Comment… Comment le Créateur, dans son immense miséricorde, pouvait-il permettre ceci ?

    Un météore frôla la Tour Divine. La chaleur de sa traîne enflammée me fouetta le visage et sa proximité me fit frémir d’une indicible manière. Les débris se faisaient de plus en plus nombreux, ne laissant aucune échappatoire possible. Les bombardements couvraient par intermittence les voix des fidèles encore en vie. Dans cette confusion, je décidai d’offrir la dernière preuve de ma foi. Je relevai les pans de ma robe et m’agenouillai, joignant mes mains en signe de prière. Je braquai mes prunelles étincelantes de tristesse vers les cieux et récitai.

    Peu à peu, la Terre et l’Enfer se dilapidaient. Seules Elun et Natit, les deux lunes inhabitées, étaient épargnées par ce cataclysme. A croire que seuls nous autres, êtres vivants, devions être punis comme les pécheurs que nous ignorions être. La Terre et l’Enfer, quant à elles, telles des oranges qu’on épluche avec des doigts invisibles, voyaient leur écorce s’arracher avec une lenteur infinie. Des bâtiments, ou même des villes entières, appartenant tantôt à la Terre, tantôt à l’Enfer, s’écrasaient sur nos sols saints comme de véritables météores. Pire ! Lorsque je regardai l’horizon de ma propre planète, je constatai avec horreur que celui-ci s’élevait vers les cieux, décollés du Paradis par ces mêmes doigts invisibles.

    Ma prière achevée, je me relevai pour accomplir le dernier acte dont Yiel me jugeait digne. Mes sandales de cuir claquèrent les dalles de marbre pendant ma course. Je retournai à l’intérieur de la Tour Divine. Au vu des évènements qui défiguraient le monde, je n’avais que très peu de temps. Yiel, le dieu unique, ne m’avait pas chargé de sauver ce monde, c’était trop tard. Il m’avait cependant demandé de sauver celui qui suivait…


Dernière édition par Adriano Di Marechialo le Mer 31 Oct - 13:53, édité 2 fois
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Adriano Di Marechialo
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Sam 26 Mai - 11:22



    Je poussai la lourde porte de la Salle du Puits. Une vague de senteurs métalliques agressa mes narines, faisant abonder la salive dans ma bouche. Des lueurs dorées s’écrasaient follement sur les murs, sur les colonnes et sur l’immense dôme qui surplombait la salle circulaire. Dans un claquement sourd, je scellai mon entrée en ces lieux emplis d’énergies indomptées. Me retournant, je courus vers le centre de la pièce. Je me dépêchais, soucieux cependant de ne pas céder à la précipitation. Hélas la peur n’est qu’une maudite main invisible qui vous pousse dans le dos, comme si vous n’étiez qu’un vulgaire condamné que l’on mène à la guillotine.

    A quelques pas de là, la Principauté Ambriel m’attendait, entourée de quatre couffins d’osier. Elle m’accueillit avec un léger sourire mais ses yeux ne trahirent qu’une terreur sourde. Si elle vit les larmes qui avaient naguère sillonné mes joues, elle n’en dit rien et je lui en fus infiniment gré. Nous nous enlaçâmes le temps de quelques battements de cœur, comme si nos corps, l’un contre l’autre, suffisaient à nous rassurer. Nous restâmes ainsi, enlacés, jusqu’à ce qu’un météore ne fît vibrer la Tour Divine, nous ramenant à une réalité à peine croyable.

    - Vous êtes sûr que c’est possible ? me demanda-t-elle une nouvelle fois.
    - Sûr, je ne peux l’être, mais les évènements ne nous laissent pas le choix.

    Elle acquiesça à contrecœur, baissant les yeux vers les dalles de marbre.
    Quant à moi, je me dirigeai vers l’un des couffins. A la vue des petits êtres qui y étaient enveloppés, je ne pus résister à l’envie de porter l’un d’eux et ce, même si le moment ne s’y prêtait pas. Une aura mystique, presque invincible, les entourait sans que je ne compris pourquoi. Mes mains se saisirent doucement de l’un de ces corps fragiles et, une fois encore, mes rêves prémonitoires s’imposèrent à moi. Ceux que le destin m’avait envoyés par dizaines ces mois derniers. Et pourtant…
    Dans mes bras se logeaient l’opprobre de mon peuple.

    Une poupée de porcelaine me regardait de ses yeux écarquillés. Emmitouflée dans maints tissus de lin cendré, elle agitait les bras et me souriait. Sa main minuscule attrapa mon doigt, cherchant déjà à le porter à sa bouche. Je vis ses joues se rosirent sous l’effort, usant de toute la force que son petit bras lui permettait de déployer. Elle décida finalement d’abandonner, le regard attiré par une des plumes de mon manteau. La poupée l’engloba de ses yeux noisette, s’isolant dans une bulle de soudaine curiosité. Je pris le temps de détailler son visage. Une énième fois. Ses cheveux fins, d’un noir qui allait en s’éclaircissant, se terminait par des bouclettes inachevées qui guidaient mes yeux vers un front de porcelaine arrondi. J’en vins une nouvelle fois à me demander comment l’on pouvait croire l’œuvre divine absente au moment cruciale de sa création. Rien d’autres, selon moi, que des doigts divins ne pouvaient avoir modelé pareille courbure. Je ne doutais pas non plus que la teinte de sa peau fût l’œuvre d’un peintre que je qualifiais de savant, pour ne pas l’affubler d’une quelconque sainteté. Une myriade de rose et de beige, piquetée de quelques fugaces rougeurs, apparut alors comme une conclusion à ma contemplation.

    Une si petite créature taxée d’une si grande hérésie, voilà bien une absurdité que seuls les tyrans fanatiques étaient capables de servir comme dogme.
    Des tyrans dont je faisais partie.

    - Myr, m’appela la voix angoissée d’Ambriel. Je vous en prie, ne perdons pas de temps. Le Puits s’affole et ces météores vont bien finir par frapper la tour...
    - N’ayez crainte, ma mie,
    lui répondis-je en reposant le poupon dans son couffin. Les forces qui sont à l’œuvre en cette heure n’en ont pas décidé ainsi…
    Mais comme pour broyer cette certitude qui me rendait trop arrogant, des voix éclatèrent derrière la porte. Des voix qui nous sommaient d’ouvrir. Elles appartenaient à mes confrères, les quatre illustres séraphins du Paradis. Les quatre autres tyrans.
    - Myr, me supplia Ambriel.
    Je ne me fis pas prier davantage.
    Au centre de la salle circulaire se creusait un gouffre dont le diamètre avoisinait aisément les cinq toises. Ce gouffre, qui dessinait un cercle parfait, plongeait tout le long de la Tour Divine, s’enfonçant même au-delà, jusqu’au centre de notre planète selon les écrits saints. Pendant des millénaires, le pouvoir du Puits avait été contrôlé par cinq séraphins. Aujourd’hui, comme une vulgaire feuille morte, voilà que notre prétendue suprématie était littéralement soufflée. Pauvres petits prétentieux que nous avions été alors…
    - Séraphin Olarion ! hurla la voix de myr Evorius dans le corridor. Les membres du Cénacle vous ordonnent d’ouvrir ces portes !

    Je ne répondis pas.
    Je posai déjà mon regard sur l’armature métallique, fondue dans l’odiacre le plus pur, qui englobait l’ouverture du Puits. D’innombrables arcs noirs se croisaient au-dessus du gouffre, tous partant dans des directions différentes, suivant des angles propres à chacun, s’inclinant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Les arcs formaient une sorte de coupole dont on aurait uniquement gardé la charpente métallique. Leur agencement semblait purement aléatoire. C‘était sans compter les symboles incalculables qui les ornaient.

    Je tentai vainement de retenir le tremblement qui agitait mes mains. Bon sang ! L’acte que je m’apprêtai à réaliser n’était autre qu’une pure forme d’hérésie, une trahison envers le dieu que j’avais toujours vénéré. Pis qu’une insulte, pis qu’un blasphème, pis qu’un sacrilège ! J’aurai pu cracher sur les écrits saints devant le peuple entier, j’aurai même pu me servir des pages du Testament Sacré pour m’en essuyer le postérieur que la hauteur de l’affront n’aurait même pas égalé celui que je prévoyais. J’allais avoir la prétention de rivaliser avec le Créateur lui-même ! Ces mois derniers n’avaient été pour moi qu’un combat intérieur des plus horribles. Des visions m’étaient envoyées chaque nuit. Des visions dont le réalisme me laissait coi à chacun de mes réveils. J’avais d’abord cru à des appels séducteurs du Tauryon, du Destructeur, de cet ange à jamais déchu qui avait joué avec les pouvoirs illimités du Père Suprême. Oh oui j’y avais cru ! Mais comment expliquer alors que certaines d’entre elles eussent été si exactes ? Comment expliquer qu’elles m’aient guidé vers les secrets qui pourrissaient le Cénacle ? Comment expliquer que ce dernier, dans lequel je siégeais depuis si longtemps, était corrompu par les quatre séraphins qui se disaient être mes confrères ? Ceux-là même qui prétendaient n’agir que pour propager les paroles de Yiel ? Non. Les visions étaient bel et bien envoyées par Le Saint-Père. Il ne pouvait en être autrement.

    Je pris une inspiration profonde à m’en décoller les poumons. Peut-être crus-je naïvement que cela pouvait me donner du courage. Il n’empêche qu’après ça, mes deux mains, diaphanes et squelettiques, saisirent la manivelle. Tout en psalmodiant les psaumes dont seuls les cinq séraphins du Paradis avaient connaissance, j’activai le Puits. Je l’appelais à réaliser son ultime tâche. Bon Yiel ! Oui, j’osai. Alors, pendant que je ne cessais de tourner cette tige d’odiacre glacée, des dizaines d’engrenages, de roues et d’arcs se mirent à chanter. Une chanson à la fois mécanique et magique. Les cliquetis se succédèrent, accentués par des grincements tantôt graves, tantôt aigus. Les arcs se déplacèrent selon des trajectoires toutes plus diverses les unes que les autres. La coupole métallique s’anima d’une vie qui me fit frissonner une énième fois. L’air se chargea davantage, alourdies par les énergies que j’avais l’insolence d’invoquer. L’odeur de métal me fit croire que du sang noyait ma bouche, mais il n’en était rien.
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Adriano Di Marechialo
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Ven 1 Juin - 2:45

    - Séraphin Olarion ! s’égosilla Evorius qui, à en croire le ton qu’avait pris sa voix, comprenait que j’activais le Puits.

    Mes psalmodies s’intensifièrent, et ce, sans que j’en ai véritablement conscience. Mes lèvres s’affolèrent, peinant à suivre les mots que je proférais. Leurs agitations étaient telles que cela me fit penser à des tremblements incontrôlés, déformant ma bouche dans des tiraillements tous plus rapides les uns que les autres. Si je bafouillais ? Pas une seule seconde. Le Puits et moi étions liés d’une indicible façon, comme c’était le cas à chaque fois qu’un séraphin en venait à l’utiliser. Sauf que cette fois-ci, le lien était bien plus qu’une simple connexion mystique. Le Puits parlait à travers moi. Il usait de mes lèvres et de ma langue pour laisser échapper des sons aux résonances terrifiantes. Pourtant, je psalmodiai toujours. D’une manière des plus mystérieuses, je récitai deux discours à la fois et le tout, sans aucun bafouillage. C’était comme si je possédai deux bouches à la place d’une seule et unique. L’une proférait des termes accrochés au présent, l’autre semblait échapper une voix provenant de l’avenir. Et pendant ce temps, je tournai, je tournai et je tournai cette manivelle qui faisait danser les arcs d’odiacre.

    Cette invocation prit fin lorsqu’un rai de lumière mauve, provenant des profondeurs du Puits, frappa la charpente métallique. Se comportant comme un véritable fluide, il couvrit lentement le dôme d’une fine couche translucide qui n’en finissait pas de s’écouler. Des ridules parcouraient la surface de ce liquide étrange, faisant peu à peu cesser les mouvements des arcs noirs. Une passerelle se déplia du bord du gouffre jusqu’en son centre et, tel un rideau que l’on pousse du revers de la main, l’eau lumineuse ouvrit un passage, comme une invitation.
    Mes mains lâchèrent finalement la manivelle et mes yeux se posèrent sur Ambriel. Nous nous comprîmes d’un seul regard. Un regard que la voix d’Evorius, une nouvelle fois, brisa.

    - Ils vont entrer… me dit-elle.
    - Ils ne le pourront pas, la rassurai-je.
    - Myr, ce n’est pas une simple porte qui arrêtera les membres du Cénacle…
    - Ce n’est pas une simple porte, ma mie. Dès l’instant où un séraphin actionne le Puits, il le possède. Si le Puits sent que je suis menacé, alors il me protègera. En l’activant c’est un lambeau de mon âme que je lui donne. Alors, en échange, il me donne le pouvoir dont j’ai besoin. C’est un échange. Plus que ça, c’est un partage. Si je ne souhaite pas que les séraphins pénètrent ces lieux, le Puits ne les laissera pas entrer, et ce, quoiqu’ils essaient de faire.


    Elle me sourit une nouvelle fois, toujours de ce sourire d’une tristesse déchirante.

    - Menons les enfants au bout de la passerelle, ma mie.

    Elle acquiesça. Je crus entrevoir une perle rouler sur sa joue, mais déjà se tournait-elle vers un couffin. Elle se saisit des deux hanses d’osier et le souleva, se dirigeant vers la coupole de métal. Elle passa devant moi et je vis ce chérubin au regard curieux, avec ses boucles brunes, sa bouche entrouverte et ses mains attrapant le vide. Oui, il symbolisait l’opprobre de mon peuple. Sacrilège, le pauvre n’avait pas d’aile sur le dos contrairement à nous autres, anges du Paradis. Cela faisait de lui, semblait-il, une abomination.

    A mon tour, je me saisis d’un couffin. Cet enfant-là avait été gratifié d'ailes aussi étincelantes que ne l’étaient les miennes à son âge et, rien que pour cela, les dogmes le qualifiaient de prétendument saint. Absurdité. Réelle et gigantesque absurdité. Je le menais néanmoins sur le bout de la passerelle. Il avait été choisi. Je revins ensuite chercher le troisième poupon. Celui-ci arborait des petites ailes d’un noir de jais magnifique. Cette magnificence, selon le Testament Sacré, se devait pourtant d’être répugnante. On se forçait à penser cette couleur hideuse, déchue, démoniaque, juste parce que les écrits saints l'affirmaient. Cet enfant, s'il avait simplement été posé sur la place Sainte Taradiel, aurait très bien pu être lapidé par la foule qui passait par là, hurlant à l’abomination. Mais qui alors aurait été le plus abominable ? Le prétendu descendant d'un démon aux ailes sombres ? ou la foule massacrant ouvertement un nourrisson ? Pourtant, jamais les saintes écritures ne devaient être remises en question. Grand Yiel, jamais…

    Lorsque je me saisis finalement des hanses du couffin, la porte trembla dans un bruit sourd. Je crus que ma cage thoracique allait céder sous la violence du coup, comme si le choc avait porté sur ma poitrine et non sur la porte. Bon sang, mon lien avec le Puits était des plus étroits, à n’en pas douter. La Principauté Ambriel courut vers moi, me posant sur les épaules des mains pleines de sollicitude.

    - Myr ? Que se passe-t-il ?

    - Je… je ne sais pas. Il semblerait que mes confrères tentent tout de même de… de pénétrer la salle.

    Ma respiration s’était faite soudainement haletante. J’avais manqué défaillir au moment où le coup avait claqué. Je redoutais que d’autres ne surviennent. Ambriel sembla partager ma crainte car elle ajouta :

    - Donnez-moi ce couffin, je vais le porter sur la passerelle. Je m’occupe aussi d’apporter le dernier. Allez-y.
    - Bien…

    D’un pas quelque peu saccadé, je me dirigeai vers le dôme d’odiacre sur lequel ne cessait de ruisseler cette eau teinte de lilas. Je franchis l’ouverture laissée par le rideau ouvert, j’entrai sous la coupole métallique et me plaçai sur la passerelle. J’eus la bêtise de laisser mes yeux plonger dans le vide et ce dernier, vicieux à souhait, m’appela bien vite. Au même instant, un autre coup frappa la porte, me propulsant sur le garde-fou. J’entendis vaguement le cri d’effroi poussé par Ambriel, trop étourdi par le choc. Par miracle, je n'étais pas tombé. Mes mains serrèrent davantage la balustrade, presque comme un signe de remerciement. Une vibration me parvint de loin. Une vibration coincée dans un monde différent. Je compris alors que ce n’était autre qu’une plainte émise par le Puits. Lui aussi souffrait. Sans doute étais-je le seul à l’avoir perçue. Me redressant avec peine, je tentai de rassembler mes esprits. Comment était-il possible que les quatre séraphins puissent ainsi malmener les défenses du Puits de Convergence ? Je récitai en pensées la devise du Cénacle : Le cercle est puissance. C’était d’ailleurs dans cette même idée que la salle circulaire avait été bâtie par les Anges-Mages aux Temps-Sans-Age. C’était pour cela que le Puits avait un pourtour en forme de cercle parfait, que le sommet de ce dernier n’était autre qu’un dôme, une imposante demi-sphère composée elle-même d’arcs, de dizaines de demi-cercles. Même les météores n’osaient pas frapper la Tour Divine qui, elle-aussi, arborait une forme cylindrique. Alors comment les quatre séraphins pouvaient-ils se targuer de malmener une telle force de l'univers ? Je frémis, sentant mes ailes se hérisser. Mes confrères disposaient de pouvoirs dont je n’avais pas conscience. Ma stupidité me frappa en plein visage. Je déglutis douloureusement, priant déjà pour que mon imbécillité n’anéantisse pas la mission que l’on m’avait confiée.
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Adriano Di Marechialo
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Ven 8 Juin - 13:16


    Agrippant le couffin avec hâte, Ambriel se dirigea vers moi, accélérant le rythme de sa marche. Mais par malheur, dans un vacarme de titan, la porte vola littéralement en éclat, créant un nuage d’échardes et de poussières. Je fus moi-même propulser en arrière, quittant le sol quelques instants, m’écrasant contre le garde-fou pour atterrir sur la passerelle dans un bruit pathétique. Combien de temps restais-je étendu ainsi ? Je ne saurais le dire. Certainement très peu. Ce ne fut que bien plus tard que je compris que cette notion temporelle était démesurément subjective. En effet, quand je redressai la tête, mon esprit eut un mal fou à comprendre ce qu’il se tramait dans cette maudite salle. Les arcs d’odiacre de la coupole commençaient à se mouvoir par saccades avec une lenteur irréelle, refermant peu à peu le rideau mauve. Au-delà du dôme, des blocs de pierres et des débris de bois flottaient dans l’air, amorçant une chute qui semblait ne jamais finir pour certains, ou au contraire, en vitesse accélérée pour d’autres. Chacun de ces décombres possédait une célérité qui lui était propre. Même les sons hurlaient soit d’une voix terriblement stridente, soit monstrueusement grave. De mon point de vue, je croyais me déplacer à une vitesse dite normale, mais j’étais hélas mon propre référentiel. N’était-ce pas alors une farce du temps ? Oui, une farce de ce maudit, de ce fourbe, de ce goguenard de temps qui se jouait de mes perceptions ? Mes oreilles bourdonnaient d’une manière insoutenable, captant les gémissements du Puits à l’agonie. Faisant fi de mon hébétude du mieux que je le pus, je décidai finalement de me relever. Entreprise bien plus laborieuse que je ne l’aurais cru. Le choc démentiel m’avait brisé plusieurs côtes. Mon nez aussi n’était sans doute plus qu’un amas cartilagineux coincé dans un surplus de peau boursouflée. Ma main squelettique attrapa la rambarde et je me redressai avec la volonté d’un homme qui n’a plus rien à perdre. De mes yeux salis de poussières, de sang, de larmes ou je ne savais quoi d’autres, je cherchai Ambriel. Droit devant moi, je la discernai, accomplissant des mouvements difficiles dans une nuée poussiéreuse et ralentie. Phénomène étrange : bien que cette brume se déplaçât avec la lenteur poisseuse d’un autre temps, la principauté se mouvait quant à elle avec des gestes d’une vitesse tout à fait normale. Elle paraissait étrangement prise dans des eaux à la viscosité de miel, coincée dans les bras d’un temps différent que le sien. Alors, à ce moment-là, je compris. Les quatre séraphins, en brisant la porte de la salle circulaire pendant mon utilisation du Puits, avait bafoué toutes les règles édictées. Le temps au-dehors se mêlait avec le temps au-dedans. Ce qui expliquait que je n’étais pas affecté, protégé par le dôme d’odiacre. Ce dôme qui, soumis à ces courants insensés, débutait la manœuvre sans que je ne lui en ai donné l’ordre, déplaçant ses arcs par saccades.

    Une toux me broya les poumons et je répandis une trainée de salive sanglante sur la passerelle. Bon Yiel ! Jamais je n’avais été soumis à pareilles puissances. Mon corps n’était qu’une poupée qu’on faisait valdinguer entre les mains balourdes de plusieurs géants. Il fallait que cela cesse au plus vite. Je m’avançai alors près du rideau entrouvert, m’approchant le plus possible d’Ambriel, tout en prenant soin de ne pas sortir de la coupole. Si je quittais la protection du dôme maintenant, je n’étais pas sûr, au vu des perturbations temporelles qui sévissaient au dehors, de pouvoir le réintégrer.

    - Continuez ainsi ma mie, un dernier effort ! criai-je d’une voix éraillée qui, comble de l’horreur, fut répercutée dans la salle avec les échos d’autres temps.

    Au-delà de ma bien aimée, là même où la porte s’était tenue, je découvris quatre anges immobiles, bras écartés, paumes tournés vers les cieux, qui psalmodiaient en chœur. Mes confrères alliaient leur puissance pour renverser celle du Puits. C’était tout simplement inconcevable. Du moins, avais-je été trop sot pour le concevoir…

    Je vis une dernière fois le visage de myr Ysodel, de myr Icarion, de myr Evorius et de myr Lazaum. Mes yeux ne s’attardèrent pas sur eux. J’étais trop terrifié à l’idée que des émotions inutiles ne me submergent en cet instant crucial. Alors je reposai mon regard sur Ambriel, l’ange que j’aimais plus que toute autre chose. Elle se débattait dans cette mélasse avec la vigueur d’une lionne, le visage ruisselant de sueur. M’accrochant d’une main au garde-fou, je pris quand même le risque de sortir mon bras du dôme, fournissant une aide bien maigre à mon aimée. Mes doigts furent soumis à des caresses indolentes offertes par les courbures temporelles. Tels des dizaines de serpents, l’air rampait sur les formes émacies de ma main avec une viscosité effrayante. Je n’osai qu’à peine imaginer ce que devait ressentir Ambriel. Seuls quelques pieds de distance me séparaient d’elle. Elle y était presque. Mais, vous le savez autant que moi, la vie possède une justice dont elle seule a les clefs et elle ne se prive jamais pour nous le rappeler...

    De ma main valide, je parvins à saisir la sienne. Alors, en puisant dans le peu de forces qu’il me restait, je la tirai vers moi. Doucement mais surement, elle s’approcha de l’entrée du dôme. Encore deux ou trois pas et elle franchirait le seuil, en sécurité, sur la passerelle. Elle fit un pas de plus. Oui, un seul.

    Non de Yiel, comme je peine à décrire ce qui se passa réellement en cet instant-là ! Comment pouvez-vous comprendre ? Comment pouvez-vous imaginer les distorsions étranges qui déchiraient la Salle du Puits ? Moi-même, je reste persuadé que mes yeux m’ont joué des tours, non conçus pour observer pareils phénomènes. A ce moment insondable, la nuée poussiéreuse qui avait suivie l’explosion de la porte se déplaçait toujours avec cette lenteur mesquine tandis que des gravats tombaient d’on ne savait où avec une vitesse à peine croyable. Les bruits déchiraient l’air tantôt avec des notes caverneuses, tantôt avec des notes aux vibrations inouïes, se répercutant en tant d’échos geignards. Des reflets étranges se dessinaient également entre deux volutes, tels des miroirs qui reflétaient… quoi ? Je n’en sais rien. Je crus y discerner des silhouettes. Parfois une foule qui priait, parfois des visages. Deux d’entre eux retinrent mon attention. Des visages que je connaissais si bien : celui de mon aimée et le mien. J’eus l’horrible sentiment, en les observant, qu’il s’agissait d’instants passés. Fugaces. Indicibles. Improbables. Puis, me ramenant brutalement à l’instant présent, Ambriel me parla :

    - Prenez… Prenez le couffin.


    Elle n’en eut pas conscience mais sa voix me fit sortir d’une contemplation piégeuse. J’arrachai donc mon regard de ces aberrations et posai à nouveau mes yeux sur elle. Presque figée sur le seuil, il lui fallait encore fournir un ultime effort pour pénétrer la bulle protectrice de la coupole. Je la déchargeai donc d’un poids, lui prenant le couffin comme elle me l’avait demandé. Quelle ne fut pas mon erreur !

    Dans ce dernier berceau se trouvait un enfant tout bonnement hideux. Ses gros yeux globuleux me fixaient avec terreur, accentuant le contraste avec sa peau épaisse, luisante, à la fois verte et jaune. Ce poupon, si tant est qu’il puisse être considéré ainsi, était recroquevillé dans le couffin, trop imposant pour pouvoir s’y tenir allongé. Il braillait tel un porcelet, ouvrant une bouche qui me laissait entrevoir deux dents comparables à des défenses. Qu’importe ! Ce n’était pas à moi de décider lequel de ces enfants était digne ou non de l’œuvre de Yiel. Mon erreur ne se trouvait pas là. Ce nourrisson avait été choisi. Un point c’est tout. Alors, avec précipitation, je déposai le couffin à mes pieds, sous l’indicible protection du dôme. Ce fut lorsque l’osier du berceau effleura le métal de la passerelle que je compris ma faute.

    Ambriel était sur le seuil, bataillant avec le temps fou du dehors. Celui-ci ne la laissait en aucun cas pénétrer la coupole entièrement. Les deux épaules de mon aimée étaient comme rigidifiées, bloquées dans un étau temporel que je n’aurais su déplacer plus avant. De la même manière, elle avait un pied sur la passerelle qu’elle mouvait tant bien que mal pour avancer, tandis que l’autre, en retrait, posé sur le marbre de la Salle du Puits, semblait peser plus lourd qu’un bloc de granit. Ce fut dans cette situation, une infime seconde après avoir déposé le couffin au sol, que je compris que le Puits était prêt. Il n’attendait plus que l’ultime berceau. Les quatre enfants et moi-même étions sous le dôme, et c’était là tout ce qu’il lui fallait. Mes confrères du Cénacle, malgré leur puissante tentative, avait échoué. Nous avions réussi, mais à quel prix ?

    Une secousse insensée fit trembler la Tour Divine. Le rai de lumière mauve qui provenait du fin fond du Puits s’intensifia, s’épaississant à vue d’œil, frappant la coupole d’odiacre avec bien plus de force qu’auparavant. Les arcs, dans un avertissement métallique, vibrèrent. Les pleurs des quatre enfants se calèrent avec une épouvantable justesse sur la note plaintive que poussa le Puits. Des éclairs parcoururent la charpente dans des courbes d’une magnificence effroyable, nous éclaboussant de vives teintes violacées. Je sentis chacune de mes plumes se soulever, transperçant ma peau comme tant d’aiguilles que l’on aurait remuées simultanément. Une onde glaciale parvint des profondeurs, enserrant mes tripes avec une formidable facilité. Je tanguai comme une vulgaire brindille sous la tempête. Le garde-fou, une fois de plus, me fut d’un secours incontestable. Le Puits s’activait.
    Nous partions.

    - Olarion…

    Ambriel venait de murmurer mon nom avec une douceur stupéfiante. Malgré le vacarme, je perçus le son de sa voix. Mon regard se posa sur son visage et je découvris une nouvelle fois son sourire. Ce sourire poignant avec ces lèvres que seule une tristesse infinie étirait. Un sourire qui en disait beaucoup trop. Un sourire qui, aujourd’hui, me hante encore.

    Dans un hurlement mécanique, les arcs d’odiacre s’affolèrent. Ils se mirent à tournoyer, décrivant tous des trajectoires propres, se croisant, se séparant, se suivant, s’évitant. La charpente métallique s’anima tel un monstre. Et, sous mes yeux horrifiés, Ambriel, qui n’avait pas pu se déplacer d’un pouce, figée sur le seuil telle une statue éblouissante de beauté, en fut la victime. Deux arcs l’emportèrent dans une danse ignoble. Son corps fut soulevé dans un porté assassin, la faisant tournoyer dans un saut artistiquement sanglant. Un troisième arc vint à sa rencontre, lui proposant une chorégraphie qu’elle ne put refuser, danseuse bien malgré elle. De nouvelles notes s’ajoutèrent à cette mélodie au rythme psychédélique. Le ballet se dansa alors au son des craquements. Dans cette valse funeste, un autre arc d’odiacre l’emporta dans sa fougue. Ses pas décrivirent une courbe parfaite dans le seul but de la retrouver. Alors les autres, d’une jalousie mortelle, refusèrent qu’on leur vole l’artiste si adulée. Ambriel, à la fois danseuse et prisonnière d’un abominable spectacle, se livra à des contorsions effroyables, prouvant à jamais que l’amour, de par sa puissance indomptée, n’était autre qu’un sentiment des plus… déchirants.

    Une éclaboussure sanglante me gifla le visage. Le dôme, en plus de ces couleurs mauves, s’étaient colorés de rouge. Je crois qu’en cet instant affreux, je ne compris absolument rien de ce qui arriva. Ou peut-être ne voulus-je pas le comprendre. Des torrents de lave en fusion dégringolèrent sur mes joues livides. Ma gorge me brûla comme si les météores de l’apocalypse s’y étaient écrasés. Le bruit le plus horrible que Yiel m’ait permis d’entendre me parvint aux oreilles telle la déflagration de mille étoiles. Ce bruit me déchira les organes, allant jusqu’à morceler mon âme en usant d’un couteau à la lame rougie par le feu. Ce bruit m’accompagna jusque dans le nouveau monde, jusque dans ma nouvelle vie, jusqu’à aujourd’hui. Cet horrible bruit...

    Il me fallut un temps prodigieux pour comprendre qu’il s’agissait de mon cri.

FIN DU PROLOGUE
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Adriano Di Marechialo
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Mer 31 Oct - 13:40

Chapitre Premier

Louise
Capitale humaine de l'Empire de Varme, Palais Impérial,
Cycle des Semences, Années 996 après le Syncrétisme


    - Le monde pullule de gens qui veulent vous trancher la gorge, messire. C’est ainsi. Pas de quoi s’alarmer. Ce qui est inquiétant en revanche, c’est de savoir combien se réjouissent qu’elle soit encore intacte et ceux-là, croyez-moi, sont trop peu nombreux. Pis encore, rarissimes sont les gens qui seraient prêts à salir leurs mains de votre sang pour en stopper l’hémorragie. Bah… En fait, à tout bien y réfléchir, il en existe peut-être aucun de ceux-là.

    Gontran venait de claquer cette palabre sur la table comme on balance un quignon de pain à un mendiant. Il avait jeté ces mots entre deux énormes bouchées, s’éclatant la panse avec un poulet rôti qu’il dévorait froid. Lisiard, bâtard impérial, s’était alloué les services du rustre pour une raison qui lui sembla soudain trop lointaine. Il le considéra d’un œil dans lequel luisait l’étincelle du dégoût. Gontran, cet homme de basse extraction, assis sur sa chaise branlante, enrubanné dans des vêtements bourgeois dont la mode était passée depuis la dernière décennie, attifé d’une barbe poivre et sel à la propreté plus que douteuse, avait été engagé pour sa proximité - pour ne pas dire son appartenance – avec les gueux du bas-peuple. Lisiard, quant à lui, fils illégitime de l’empereur de Varme, se tenait debout, flanqué de ses deux hommes de main, enlacé dans les bras d’un manteau au col d’hermine, se demandant encore quelle idée avait bien pu lui traverser l’esprit d’engager tel pécore. Ce n’était certes pas pour son raffinement qui existait aussi sûrement que les dragons volaient dans le ciel. Les bruits de succion en attestaient avec une évidence presque meurtrière.

    Le dénommé Gontran était pourtant le descendant d’une famille qui avait jadis connu son heure de gloire : les Estrelin. Autrefois riche à en faire jalouser les lignées les plus nobles de l’Empire, leur opulence s’était écroulée avec une inexorabilité effrayante, s’épuisant avec la paix qui s’était insaturée et qui n’avait absolument pas profité aux affaires familiales. Un léger détail qui, s’il avait pu paraître étonnant de prime abord, ne le fut plus lorsque, par le biais des livres de compte, on découvrit que les Estrelin puisaient leurs principales ressources pécuniaires dans le trafic d’armes en tout genre, et non de leurs maigres terres vinicoles comme ils se plaisaient à le chanter lors des soirées mondaines. Quel beau paradoxe alors que de lutter ainsi pour garder sa fortune une fois la paix rétablie ! De cette époque, le pauvre enfant Gontran ne connut que la lente décadence de sa famille bourgeoise. Pas de quoi lui prodiguer une éducation respectable, c’était certain. S’il avait vécu dans une villa de la capitale, c’était sans doute dans l’une de celles qui avaient quasiment la totalité des volets clos, au nombre grandissant de pièces condamnées pour cause de domestiques peu à peu congédiés. Son père, disait la rumeur, le charismatique Hector Estrelin, s’y était apparemment donné la mort dans ce qui fut son bureau. Les rumeurs disaient qu’il avait rédigé une lettre à sa femme, dans laquelle il lui contait combien sa honte était immense. Honte ou pas, il avait plutôt, disait-on, mis fin à ses jours pour éviter les séjours tristement réputés dans les geôles de la capitale. La punition pour traîtrise envers l’Empire n’était certes pas connue pour être des plus agréables. De ce triste fait, l’épouse d’Hector, Roseline Estrelin, souhaita vendre la villa qui, comble de malchance et en conséquence du drame qui s’y était déroulé, avait complètement perdu de sa valeur. Il fallait dire que les superstitieux vivaient en nombre au sein de l’Empire, et les suicides étaient hélas du plus mauvais effet. Roseline, mère de Gontran, soudainement veuve et pauvre à la fois, vécut comme elle le put, dilapidant peu à peu les restes frivoles d’une fortune passée. Elle avait continué à assister aux soirées mondaines, cherchant à cacher sa pauvreté qui n’était pourtant inconnue de personne. Elle s’échina à garder un train de vie bien plus élevé que ce qu’elle ne pouvait se le permettre, prodiguant du même coup une éducation déplorable à son unique fils : Gontran. Celui-ci fut bercé par les rumeurs, les non-dits et les médisances d’un cercle bourgeois qui se délectait du malheur d’autrui, et surtout du leur. Ce fut hélas un mode de vie qui le marqua cruellement et duquel il ne put jamais se dépatouiller car, en cette heure répugnante, n’était-il pas en train d'offrir quelques vicieuses informations à l’une des personnes les plus importantes du pays : le fils de l’empereur lui-même ?

    A cette simple pensée, l'étincelle de dégoût brilla davantage encore dans les prunelles noires de Lisiard. Il déglutit, tentant de faire fi de ces inlassables bruits de succion dont Gontran le dispensait si goulûment.
    - Et sur quoi te bases-tu pour affirmer que mon cercle d’amis est si restreint ? demanda le bâtard d’une voix roide.
    Le craquement d’un os retentit à la fin du dernier mot, comme pour se moquer d’une question si idiote.
    - Les gens riches se croient puissants, vomit Gontran. Les gens puissants se croient invincibles et les gens invincibles se permettent tout, même de vous critiquer, messire. Il suffit alors de participer à leurs petites réunions qu’ils croient secrètes. Ajouter à cela des vapeurs de sombrelune et quelques gouttes de vin, et vous obtenez des confidences qui feraient trembler tout un royaume. Je peux alors vous dire, et ce sans grand plaisir, que vous ne faites pas l’unanimité chez la bourgeoise varmienne.

    La bourgeoisie varmienne : c’était là une manière pitoyable qu’avaient des gueux plus chanceux que d’autres pour se nommer. Il n’en restait pas moins des gueux, des hommes et des femmes dont le sang ne valait pas mieux que la coulure diarrhéique d’un vieil incontinent mais qui, par une injustice avérée, avaient accédé à la richesse.

    - Messire, régurgita Gontran, je ne comprends pas très bien en quoi un homme de votre stature a besoin du soutien de la simple bourgeoisie. Vous prévoyez quelque chose de particulier ?

    Le bouffeur de poulet outrepassait ses prérogatives. Une telle question ne lui était pas permise. Lisiard fit quelques pas dans sa direction, son manteau ondulant légèrement dans l’air frais des salles souterraines, réverbérant la lueur des chandelles comme une mise en garde. Il agrippa le dossier de la chaise de sa longue main, la tira dans un grincement trop fort pour être dénué de sens et s’assit face à la trogne pathétique de Gontran. Le bâtard plongea ses yeux dans ceux du lourdaud qui, au vu de sa déglutition, comprenait sans doute que sa question était malvenue et qu’aucune réponse n’y serait apportée. Des secondes lourdes et visqueuses s'égrenèrent avant que Lisiard ne parlât enfin :

    - Le poulet est-il bon ?
    - Euh... très bon, messire. Vraiment très bon. Je félicite le maître-queux.
    A ces mots, les yeux du pécore s’écroulèrent dans son écuelle, comme la tête d’une autruche s'enfouissant dans le sable.
    - Un peu de vin, Gontran ?
    - Oh, messire… Ce serait vraiment fort généreux de votre part.
    D’un bref geste de la main, Lisiard commanda à l’un de ses hommes d’en apporter.
    - Rassure-moi, tu n'as pas trop froid ?
    - Non, non, messire. La salle est fraîche comme il faut. Un peu de fraîcheur comme ça c’est même un sacré luxe par la canicule qui court en ce moment.
    - Oh... au temps pour moi, j’avais cru te voir trembloter...

    Lisiard détailla sans gêne aucune les traits du bourgeois, laissant son propre visage se déformer en un masque que seule l’aversion savait modeler. Il poursuivit sur le même timbre venimeux :

    - Je prends soin de toi, Gontran, n’est-ce pas ?
    - Eh bien... ma foi, c’est une bien étrange question, messire. Bien sûr que vous prenez soin de moi…
    - Et tu m'apprécies, non ?
    - Évidemment !
    - Sans compter que je te paie grassement, tu en conviendras ?
    - Je ne peux pas m’en plaindre, c’est certain. Mes bourses n’ont jamais été si pleines.
    - Gontran, ôte-moi d’un doute alors. Si les gages que je t'octroie sont si conséquents, c’est bien parce qu'ils n’achètent pas uniquement les informations que tu me transmets, cela te semble évident, n’est-ce pas ?

    Les bruits de succion, de plus en plus rares au fil des phrases, cessèrent définitivement. A croire que l’appétit du pécore s’était soudainement tari. Sa cuisse de poulet, gélatineuse à souhait, flottait entre l’écuelle et ses babines, suspendues au bout de sa grosse main libidineuse. Son regard, soudain hésitant, flotta jusqu’aux yeux de Lisiard.

    - Messire ? Je…
    - Ce que je veux dire, Gontran, c’est que je paie également ton silence.
    - Oui, bien entendu, il en va de soi...
    - Ce n’était pas une question.

    La phrase du bâtard venait de claquer dans l’air tel un fouet cinglant le dos d’un esclave. Le lourdaud fit bruisser ses habits démodés, signe qu'ils étaient soudainement devenus inconfortables. Sa trogne, qui n'était qu'un ensemble de traits dessinés par un aplomb cupide quelques instants auparavant, n'étaient à présent qu'une bouillie déconfite et blanchâtre. Ce changement radical de faciès plut à Lisiard qui, intérieurement, se mit à sourire. Il continua :

    - Gontran, Gontran dit le Gourmand, je suis celui qui pose les questions, tu es celui qui y répond. Il en a toujours été ainsi, et il en sera toujours de même.

    - Jamais je n'ai prétendu le contraire, messire. Vous m'en voyez navré si...
    - Tss-tss... Je ne goûte que très peu les gouailleries, vois-tu. Je te conseille donc, mon bon Gontran, de fermer ta grande gueule.
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Mer 31 Oct - 13:51


    Le bourgeois venait de prendre un véritable soufflet. C'était tout du moins la piètre impression qu'il donnait. Sa main s'écroulait avec une inexorable lenteur en direction de l'écuelle, précipitant la cuisse de poulet, qu'il trouvait naguère si goûteuse, dans cet entrelacs d'os, de gras et de sauce. A s'y méprendre, son visage, lui aussi, s’apprêtait à dégouliner.

    - Tes manœuvres sont aussi discrètes que ta façon de bouffer, cingla Lisiard. Me demander en quoi la bourgeoisie varmienne m'intéresse ? Me questionner ouvertement sur les prétendus projets que je prépare ? Est-ce là la seule foutue manière que tu as pour te renseigner à mon sujet ?
    - Messire...
    - Ne parle pas ou c'est la carcasse entière du poulet que je t'enfonce dans le gosier.

    L'homme de main du bâtard, un certain Withred, revint avec un pichet de vinasse qu'il claqua sur le bois de la table. De grosses gouttes pourpres s'envolèrent pour finalement retomber dans l'écuelle, brisant dans leur chute la surface visqueuse de la sauce. La carcasse s'entoura d'une couleur sanguine, riche en vin et en sous-entendus. Gontran sursauta légèrement, laissant la plus grande indécision façonner sa figure gélatineuse.

    - Il faut vraiment me prendre pour le dernier des abrutis, murmura Lisiard. Qui renseignes-tu à part moi ? Qui te paye mieux que je ne le fais ?
    Le lourdaud ne répondit pas. Sans doute ne savait-il plus quand parler, quand se taire.
    - A dire vrai, ça m'est bien égal, se contredit le bâtard. Je vais te donner une chance de te racheter, Gontran. Oui, car je suis comme ça. Je suis un homme clément.
    - Merci, messire...

    Ce simple remerciement était un aveu de sa trahison. Si le pécore s'en était rendu compte, Lisiard s'en moquait bien et ce, pour une bonne raison : le bourgeois qui payait Gontran dans le but d'obtenir des informations sur le bâtard était justement engagé par ce dernier. Le fils de l'empereur ne faisait que s’enquérir de la loyauté de son sujet et le constat n'était hélas pas des plus réjouissants.
    Lisiard serra davantage son col d'hermine contre son cou. Les salles souterraines du palais étaient sacrément fraîches, même avec cette canicule qui sévissait pourtant au dehors. La Galerie des Ombres y est sans doute pour quelque chose, songea-t-il en dans un frisson.
    Tout en frottant ses mains l'une contre l'autre, il reprit à l'encontre de Gontran :

    - Le monde pullule de gens qui veulent me trancher la gorge, disais-tu ? Tu es bien outrecuidant pour me balancer pareille révélation.
    Gontran se mura dans un silence des plus pitoyables. Il enfonçait sa tête dans son cou comme si cela pouvait bien suffire à le faire disparaître. Quoique, à tout bien y réfléchir, son énorme barbe poivre et sel, broussailleuse et luisante de gras, pouvait bien lui permettre de se cacher un tantinet.
    - Je t'écoute, siffla le bâtard. Parle. Pourquoi as-tu déclaré que tant de personnes voulaient m'égorger ?

    Gontran lâcha sa cuisse qui tomba dans l'écuelle. Il leva ses deux mains devant lui comme pour s'innocenter d'un forfait qu'il avait pourtant commis au su et au vu de tous. Sa voix prit alors des inflexions modelées par l'angoisse et l'hypocrisie à la fois.
    - Messire, j'ai parlé avec trop d'audace, je m'en rends bien compte. Tout comme je n'aurais jamais dû vous poser de question sur vos intentions à l'encontre de la bourgeoisie varmienne, je suis vraiment...

    Lisiard fit un signe fugace à Withred qui, en un clin d’œil, abattit son poing gantelé d'acier sur la face joufflue de l'impudent. Un couinement pathétique s'offrit comme seule réponse à ce geste.
    - Je te pose une question, fit remarquer le bâtard d'une voix basse. Ne me réponds pas quelque chose qui n'a strictement rien à voir. Je réitère donc : pourquoi as-tu déclarer que tant de personnes voulaient m'égorger ? Comment le sais-tu ?
    Le pécore mit un temps considérable avant de s'expliquer, se tenant le tarin comme si cela pouvait en apaiser la douleur. Lisiard prit son mal en patience, se servant quelques gouttes de vinasse dans le godet que Gontran, de toute façon, n'utiliserait pas.
    - La rumeur, messire... la rumeur,
    lâcha-t-il enfin. Elle court sur votre compte. On parle de ce que l'empereur votre père souhaite entreprendre à votre sujet.
    Le bâtard suspendit son geste, laissant un court instant le pichet flotter au-dessus de la timbale. Il le reposa puis demanda :
    - Comment ça ? Que dit-on à mon propos ?
    - Eh bien, il semblerait que des domestiques privés de Sa Majesté l'aient entendu échanger quelques mots avec l'un de ses conseillers. Ils parlaient de vous, messire. On dit que Desmond Ier souhaiterait vous légitimer et ce, même si la Syncreté ne le permet normalement pas...

    Et ce fut au tour de Lisiard de prendre un soufflet. Il passait tout à coup du statut de bâtard à celui de prince. Il était fort dommage que ce fût un gueux qui le lui annonçât, mais la surprise n'en restait pas moins forte. Celle-ci dut se lire sur son visage comme le titre d'un manuscrit écrit de lettres dorées car Gontran se permit d'ajouter, non sans hypocrisie :

    - Il n'y a rien d'étonnant à cela, messire. Vous le méritez amplement, m'est avis.
    - Ce qui m'étonne vraiment, vois-tu, c'est que la bourgeoisie varmienne ait eu vent de cette information bien avant moi.
    - N'y voyez pas offense. C'est bien souvent le principal concerné qui est informé en dernier.
    - Dans ce cas, à quoi me sers-tu ?

    Cette dernière phrase avait été prononcée comme une menace. Le lourdaud tassa encore un peu plus son cou dans sa grosse barbe, si bien que sa tête semblait émerger directement du haut de sa poitrine. Lisiard épargna ce triste spectacle à ses yeux qui n'étaient rien de moins, maintenant, que ceux d'un prince impérial, ou du moins le seraient-ils très bientôt. Cette idée radoucit son humeur et, rien que pour cela, il se saisit du godet empli de picrate puis le porta à ses lèvres. Le goût, acide et râpeux à souhait, lui fit papillonner les paupières d'une façon des plus minaudières. A peine quelques gouttes eurent le temps de frôler sa langue qu'il reposait déjà la vinasse.

    - Je m'attendais effectivement, mon cher Gontran, à ce que mon père, l'illustre empereur Desmond le Sage, fasse de moi son héritier légitime. Ce n'était qu'une question de temps. Son épouse, ma douce belle-mère, la grande Louise Abraham, ne lui ayant donné aucun enfant, je suis hélas le seul sur lequel il peut compter pour lui succéder. Je suis le seul, je dis bien le seul, à être sorti de ses impériales roubignoles et, qui plus est, à avoir reçu l'éducation que l'on attend d'un foutu enfant légitime. Ma surprise n'est donc pas tant due au fait que je vais me retrouver affubler du titre officiel de prince d'ici peu, non. Elle tient davantage du fait que les bourgeois de Varme en parlent déjà dans leurs salons privés, allant jusqu'à souhaiter ma mort, tandis que moi, qui me suis alloué tes services à des tarifs dignes d'une gourgandine de luxe, n'en ai vent que maintenant. Je note également que tu m'annonces ceci avec un tact légendaire, m'avouant sans vergogne que le monde pullule de gens qui souhaitent me trancher la gorge. Sincèrement Gontran, tu es inégalable...
    - Messire, je commets faux-pas sur faux-pas, j'en suis fort désolé...
    - Oui, tu mérites une punition. Et tu l'auras d'ici peu, ne t'inquiète pas.
    - Messire ?

    Lisiard pinça ses lèvres dans un rictus amusé, se levant de sa chaise avec toute la prestance dont il pouvait faire preuve. Il s'approcha de la porte et se retourna pour fixer le lourdaud, se tenant droit aux côtés de son deuxième homme de main, le dénommé Tad. Celui-ci lui apportait un certain sentiment de sécurité. Non pas que Gontran était homme à lui faire peur, assurément pas. Mais, savait-on jamais...

    - Sais-tu pourquoi la populace rêve de me voir crever, Gontran ?
    - Non, messire. Je ne le sais pas.
    - Voyons, voyons... Bien sûr que tu le sais. Tu n'oses pas le dire, voilà tout.
    - Bah... Il est vrai que j'aurais peur de vous offenser...
    - Tss-tss... Je t'en prie. Dis-le moi.
    - Eh bien... On dit que vous n'êtes pas très... empathique. Les gens vous craignent. On raconte bien des choses horribles à votre sujet. Comme cet épisode malheureux pendant lequel vous avez demandé à vos hommes d'allonger cette femme dans la rue, l’accrochant aux pieds et aux mains pour être sûr qu'elle ne se relève pas. Vous avez ensuite, dit-on, piétiné la pauvre femme avec votre cheval à titre d'exemple pour ses enfants.
    - Allons bon ! Il faut bien leur apprendre le respect à ces gosses, ne crois-tu pas ? répliqua Lisiard. Quand un homme aussi important que le fils de l'empereur traverse la ville, on lui fait place. C'est tout naturel. Ces gamins ont failli passer sous les fers de mon palefroi juste par manque d'éducation. Ils retiendront la leçon dorénavant.
    - Mais comprenez, messire, que cela ne vous donne pas bonne réputation auprès du peuple. Car ce n'est là qu'une anecdote parmi tant d'autres. On vous soupçonne d'aimer le pouvoir et de chercher à vous en rapprocher le plus possible. On murmure même que vous êtes responsable de l'empoisonnement de Fineas Hegeld, feu le chancelier de Sa Majesté, car le dit Fineas aurait cherché à vous tenir éloigné des privilèges de la cour, du fait de votre condition de fils illégitime.
    - Grotesque, je n'avais que huit ans quand il a été tué, affirma Lisiard.
    - Ce qui vous diabolise d'autant plus, messire, à défaut de vous innocenter. Les petites et grandes gens vous prêtent des allures de futur tyran, d'empereur despotique, bien loin de Desmond le Sage...
    - Ma foi, ils n'ont peut-être pas tort.

    Un silence étendit sa longue main sur la salle souterraine, la couvrant de toute son envergure. Seuls les vacillements de flamme étaient là pour contrecarrer cette impression de soudaine immobilité. Lisiard observa quelques instants la silhouette ridicule de Gontran : cet homme qui s'accrochait désespérément à la grandeur familiale passée, trop aveuglé par ses espoirs futiles pour se rendre compte que jamais les Estrelin ne perceraient la croûte de déshonneur sous laquelle ils s'étaient enterrés. Pitoyable. Pathétique. Lisiard se jura qu'il ne laisserait jamais pareille engeance salir son propre nom. Il y veillerait avec une détermination farouche, quitte à s'ajouter quelques rumeurs sombres à son propos. D'une voix étrangement posée, il s'adressa finalement au pécore :

    - Gontran, tu sais, il est inutile que le monde pullule de gens souhaitant me trancher la gorge si aucun d'eux n'a les moyens d'y parvenir. Mais regarde-toi, tu es l’exact opposé de ce que je puis être en cet instant.
    - Messire, comment ça ?
    - Eh bien, nombreux sont ceux qui veulent m'égorger, mais personne ne le peut. Alors que toi, tout le monde le pourrait, mais personne ne le veut.
    - Certes, messire. Et j'en suis bien chanceux.
    - Oui, Gontran. Tu l'étais jusqu'à maintenant.

    Lisiard claqua des doigts. Withred, de sa main gantelée, saisit les cheveux du lourdaud, lui braquant la tête en arrière. Un éclair argenté scintilla dans la pièce avec une furtivité glaciale, disparaissant dans la gorge de Gontran. Un bruit de déchirure rompit le silence. Des gouttes pourpre perlèrent sur les poils de sa barbe. Le bourgeois, d'un regard ahuri et de son éternelle lourdeur, plongea sa trogne dans l'écuelle. La carcasse du poulet, en plus de sa sauce visqueuse, baigna finalement dans le rouge de la vinasse et du sang à la fois.
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Adriano Di Marechialo
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Jeu 2 Mai - 1:02

Chapitre deuxième

Louise
Capitale humaine de l'Empire de Varme, Palais impérial,
Cycle des semences, 996 après le Syncrétisme
    - Dites-moi en toute franchise, Isarus, Lisiard ferait-il un bon empereur ? demanda Desmond Ier.
    Celui qui devait répondre à pareille question était un vieillard, ange ridé et quasiment déplumé, qui n'affichait qu'une seule et immuable expression sur son visage : un sourire dont seuls les simples d'esprit avaient le secret. Mais, simple d'esprit, le vieil ange Isarus ne l'était assurément pas.
    - Si vous me le permettez, sire, lui répondit-il, votre question est inutile. D'une part parce que vous connaissez déjà la réponse, d'autre part parce que celle que je vous apporterai n'influera en rien sur vos intentions.

    L'empereur rit.
    Le rire ricocha sur les colonnades de la salle du trône. La pierre se renvoyait les éclats, comme un refus à la complicité que le roi des rois proposait. Le sujet abordé ne se prêtait pas à la plaisanterie, et les lieux eux-mêmes semblaient s'en être rendus compte.
    - Vous avez le don pour les réponses honnêtes, affirma Desmond en se redressant sur son trône. Je comprends pourquoi mon épouse vous garde si précieusement à ses côtés.

    Isarus acquiesça.
    - Cela ne change pourtant rien à mes inquiétudes, poursuivit-il.
    Dans la salle du trône, immense, aux dalles de schiste noir piqueté d'éclats de rouille, l'empereur était assis dans une position qui ne lui était guère naturelle : le coude posé sur l'accoudoir, le menton sur la paume de la main, le visage légèrement incliné et les jambes croisées. C'était là une posture qu'il tenait depuis une demi-cloche déjà, s'ingéniant à demeurer le plus immobile qu'il le pût afin que le peintre face à lui, le très célèbre Quintiliano, réalisât une peinture digne du roi des rois. L'artiste opérait dans un silence presque religieux, ne trahissant sa présence que par quelques bruits de pinceaux et quelques fugaces regards par-dessus sa toile. Isarus, lui, était assis non loin du chevalet sur un siège recouvert d'un velours rouge fort dispendieux dont les broderies dorées dessinaient l'emblème de la maison impériale : le Hibou.
    - Osez mettre des mots sur vos inquiétudes, sire, lui conseilla l'ange.
    - Oser ? L'on pourrait croire qu'un empereur peut tout oser, il fait hélas partie de ceux qui ont le plus de chaînes aux poignets.

    Isarus ne répondit rien.
    L'empereur et le vieillard n'avaient jamais entretenu de réelle complicité. En plus de vingt-cinq années, c'était là l'une des rares fois où Isarus et lui-même se retrouvaient seuls, ou presque, à discuter de sujets que l'on disait importants. Déplaçant légèrement son menton sur la gauche, il glissa un regard vers le vieillard dont les lèvres s'étiraient toujours en ce sourire étrange. Un sourire de gentil fou, de tendre ancêtre à la raison perdue. Cette pensée le fit déglutir car cet ange, pourtant, était loin d'être un vieux crédule. Pour preuve : Isarus épaulait son épouse, l'impératrice Louise Abraham, depuis plus d'un quart de siècle et, au vu de l'ascension époustouflante de celle-ci, il semblait que les conseils qu'il lui avait dispensés avaient été des plus avisés.

    - Je me demande si Lisiard ferait un bon empereur, reprit finalement Desmond, et si tel est le cas, Louise l'accepterait-elle ?
    - Pourquoi en serait-il autrement ? demanda l'ange d'une voix trop calme pour être tout à fait naturelle.
    Ce fut au tour de Desmond d'étirer ses lèvres en un sourire affligé.
    - Myr Isarus... Vous n'êtes pas sans ignorer l'inimitié qui existe entre ces deux là ? Lisiard est mon fils, mais il n'est pas celui de Louise. Ce qui suffit à tout envenimer.
    L'empereur avait soufflé cette phrase comme un murmure empreint de lassitude.
    - Sire, ne croyez-vous pas qu'il soit légitime que l'impératrice rechigne à la succession d'un fils qui ne l'est justement pas ?
    Si cette phrase était une pique ou une simple question, Desmond n'en sut jamais rien. L'insondable expression du vieillard était là pour y veiller. Après quelques instants d'un silence étrange, l'empereur répondit :
    - Légitime ou pas, Louise n'aura hélas d'autre choix que d'accepter ma décision, si tant est que je la prenne. J'aimerais alors que cela se passe au mieux. Il en va de l'avenir de l'Empire, peut-être même de la Plaine Céleste toute entière si l'on en croit les plus mélodramatiques.
    - Et vous cherchez un moyen d'annoncer cela à l'impératrice de la façon la plus douce possible, tel un poison que l'on dissimule dans un vin délicieux ?

    Cette phrase fit tiquer l'empereur. Dans un vif mouvement de tête, il fit tomber son regard sur le vieillard. Ses yeux se verrouillèrent dans une expression à la fois hargneuse et stupéfaite, couronnés par des sourcils qui s'étaient légèrement froncés. Malgré cette brève impulsivité, Isarus conserva la même posture, sculpture de marbre au côté d'un peintre. Sans qu'une seule de ses plumes ne vacillât, il poursuivit sur le même timbre de voix :

    - Je ne sous-entends évidemment pas qu'une telle décision soit comparable à un poison, sire. Je vous permets simplement d'adopter la même réaction qu'adoptera sans nul doute l'impératrice quand elle apprendra vos intentions, qu'importe la manière dont vous lui annoncerez...

    Ces mots radoucirent les traits de Desmond. Il laissa pourtant son regard fixé sur le corps squelettique du vieil ange. Il était étrange de se dire qu'un esprit si grand pût résider en un corps si petit. Tel était pourtant le cas. Malgré ce sourire niais qui vous affirmait sans doute aucun que la raison avait quitté le vieillard, les phrases qui émanaient d'entre ses lèvres asséchées étaient toutes emplies d'une incontestable réflexion.

    Desmond ne put s'empêcher de se remémorer les légendes célestiennes qui traitaient des simples d'esprit. Sur la Plaine, et notamment dans l'empire de Varme, de vieilles histoires disaient que l'âme de certains fous, à leur naissance, avait été effleuré par le doigt de Yiel lui-même, le père créateur. Ce toucher divin suffisait à vous en faire perdre la raison pour le reste de vos jours, vous emplissant pourtant d'un savoir que de simples individus ne pouvaient connaître. Il s'agissait d'un savoir qui ne pouvait en aucun cas être exprimé par les mots, souvent bien trop simples, qu'avaient créé les mortels. Alors ces fous, ces doigts-du-dieu comme on les nommait, ne prononçaient que ceux qui étaient absolument nécessaires à leurs besoins primaires. Ce n'était que des mots décousus qui ne formaient que très rarement des phrases dignes de sens. Un autre détail majeur permettait aussi de reconnaître ces doigts-du-dieu : leur fameux sourire gentillet. Un sourire, disait-on, qu'ils ne pouvaient s'empêcher d'afficher car, en toute logique, quiconque avait été effleuré par le doigt de Yiel ne pouvait vivre autrement que dans un état de plénitude intense et infini. Tels étaient en tout cas ce que narraient les vieilles histoires.

    Or Isarus, le conseiller de l'impératrice, arborait inlassablement cet ineffable pincement aux lèvres. Le simple fait de penser que le vieil ange fût un doigt-du-dieu doué de raison glaça les sangs de l'empereur, plongeant son corps tout entier dans un bain de méfiance glaciale. Un fait historique se plut également à taquiner son esprit à la manière d'une aiguille qu'on ne cesse de remuer dans votre peau, ajoutant du crédit à sa psychose : celui d’Éric dit le doigt-du-dieu-couronné, en l'an 463 après le Syncrétisme. Ce fils du roi de Murville qui, réputé simple d'esprit, avait, durant une terrible nuit, ordonné l'assassinat de toute sa famille avec une sauvagerie et une intelligence effroyables. Les annales y faisaient référence avec une impassibilité qui rendait l’événement encore plus terrifiant.

    La chair de l'empereur se granula, malmenée par les assauts d'une soudaine angoisse.
    Et si finalement Isarus, ce vieil ange si proche du pouvoir varmien, était du même acabit que ce tristement célèbre Eric le doigt-du-dieu-couronné ?

    - Merde, merde, merde ! Je ne peux pas travailler correctement dans ces conditions !
    La voix de l'artiste, forte et aux accents colorés si caractéristiques du duché de Sabiance, stupéfia l'empereur, le tirant sans vergogne de ses réflexions paranoïaques. Elle résonna dans la salle du trône, rebondissant sur les murs et les voûtes comme tant de voix geignardes prêtes à vous gifler. Le peintre naguère si discret, explosa sa fureur. Celle-ci était, selon toute vraisemblance, restée trop longtemps contenue.
    - Non, non, non ! tonitrua-t-il dans un élan de colère dont on dirait sans doute par la suite qu'il était artistique. Je ne peux pas peindre Sa Majesté si vous la déconcentrez à chaque coup de pinceaux, vieillard ! Sa Majesté doit rester immobile ! Immobile, vous comprenez ? Alors cessez donc de l'énerver avec vos phrases de grabataire grincheux. Comment voulez-vous que je peigne Desmond le Sage ? Avec les sourcils froncés, c'est ça ? Ah ! Quelle bouffonnerie !

    Quintiliano en devenait véhément, insultant aussi. L'empereur haussa un sourcil. Les frasques de l'artiste n'avaient donc pas été inventées. Cette soudaine excentricité l'étonna au point qu'il n'y trouvât guère de réplique, restant muet face aux remarques qui injuriaient Isarus. Si feu Æthelbert, le grand-père de Desmond, avait toujours été empereur en cette heure, nul doute que la langue trop bien pendue de Quintiliano aurait giclé de sa bouche brûlante. « Un peinte, aurait-il affirmé, n'en a guère besoin pour exercer son art. Un artiste doué est un artiste muet. » Mais Desmond n'était pas ce genre d'empereur. Ce n'était pas un hasard si on l'avait surnommé Desmond le Sage. Un surnom qu'il n'aimait guère tant il percevait le sous-entendu avec les échos si péjoratifs dont la populace l'imprégnait.

    Isarus, malgré l'algarade du peintre, n'esquissa aucun mouvement. Son sourire sempiternel ne s'affaissa nullement, signe qu'il ne comptait guère répondre aux attaques de l'artiste. Desmond agit de même. Pire, il se replaça correctement sur son trône : tête inclinée, coude posé, menton sur la paume. L'empereur de Varme est un peintre... songea-t-il avec langueur. Une langueur qui ne le lâchait plus depuis quelques temps...
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Adriano Di Marechialo
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Mar 21 Mai - 23:07


    Quintiliano avait déjà repris ses coups de pinceaux incessants, avec peut-être davantage de hargne.

    — Sire, reprit Isarus comme si les aboiements du peintre n'avaient jamais eu lieu, il me semble que si vous vous enquerrez sur les prédispositions de votre fils à devenir un bon empereur, c'est parce que vous en doutez quelque peu, n'est-ce pas ?

    La première réponse à cette question vint de Quintiliano sous forme d'un énorme soupir d'exaspération. Un soupir des plus caricatural, digne des extravagances de Sabiance. Ceci eut pour effet de cacher quelque peu l'hésitation de l'empereur. La question d'Isarus le gênait, c'était certain. Comment y répondre? Lisiard était son fils. Un fils illégitime, certes, mais son fils néanmoins. Pourtant, qu'il différait de Desmond ! Leurs deux caractères étaient si dissemblables, si éloignés. Si l'on disait de l'empereur actuel qu'il était sage, qu'en serait-il de Lisiard ? Lisiard le cupide ? Lisiard le cruel ? Lisiard le bâtard ? Desmond déglutit avant de répondre :

    — J'entends ce que l'on dit sur mon fils, Isarus. J'entends les rumeurs, ces murmures infâmes qui se répercutent dans mes couloirs. Pourtant, vous le savez autant que moi, l'empereur est toujours celui qui en sait le moins. On protège un empereur. On l'isole des dires et des qu'en dira-t-on. L'empereur est dans une bulle silencieuse, protégé par ses conseillers qui lui font rempart. Et pourtant, j'entends tout cela. J'en entends peut-être qu'une infime partie, mais celle-ci suffit à me glacer l'échine.
    — Votre Majesté, votre santé ne fait pas défaut. Vous êtes encore dans la force de l'âge, vaillant, telle la statue de marbre du prime empereur Lysander.
    — Vous êtes bien aimable, Isarus, mais je comprends peu le rapport avec Lisiard...
    — Il y en a un, sire. Lisiard, en tant que fils illégitime, jouit de la luxure de l'impérialité mais très peu de son enseignement. Cet enfant, qui selon moi et malgré son âge, n'est pas encore un homme, a grandi selon ses propres règles : à l'écart, seul et irrémédiablement avec égoïsme. Si votre intention est bel et bien de le légitimer, il me paraît avisé de veiller à parfaire son éducation. Convoquez-le à vos conseils, à vos doléances, à vos visites impériales auprès des ducs, rois, sénateurs. Éduquez-le comme un dirigeant et non comme un simple privilégié qui, n'ayant rien à faire de son temps, le tue de bien mauvaise façon. Le rapport est donc le suivant : vous êtes un homme en pleine santé, la mort est encore bien loin de vos portes. Ce qui vous laisse amplement l'occasion de faire taire ces tristes rumeurs sur votre fils. Le temps est avec vous. Tout comme moi.
    Tout comme vous. Est-ce bien vrai ?

    Desmond, tout au long de son règne, avait appris bien malgré lui à se méfier de tout et de tout le monde. Il avait pourtant jadis été un enfant plein d'optimisme, confiant dans la nature propre de chacun. Au lieu d'entendre l'aveu d'Isarus comme une preuve de loyauté, il la perçut avec la voix venimeuse du profit. En quoi le fait de posséder un empereur tel que Lisiard pourrait-il servir les desseins d'un vieillard déplumé ? Le manœuvrer. Sans doute. Un esprit impétueux et immature comme celui d'un bâtard était-il plus malléable que celui d'un vieil empereur rompu aux exercices du pouvoir ? Assurément. Mais alors, dans quel but ?

    — J'entends vos arguments, myr Isarus. Ils sont amplement recevables. Pourtant, d'autres détails restent encore à régler. Celui du concordat notamment...
    Isarus acquiesça d'un bref signe de tête et, même si Desmond ne le regardait pas directement, il perçut son sourire de doigt-du-dieu lui titiller l’œil, comme une aiguille gorgée de venin.
    — Le concordat n'est qu'une formalité, Sire.
    — Une formalité ? Une formalité de taille cependant. L’ensemble des grands seigneurs de Varme doivent apposer leur signature et leur sceau sur ce concordat, sans quoi la légitimation de Lisiard ne pourra se faire. Tout comme les séraphins de la République d'Ether par ailleurs. Politique et religion sont bien deux choses que j’exècre à mêler.
    — Ce sont pourtant deux notions similaires à bien des égards.
    — Il est vrai.
    Un silence, légèrement gratté par le pinceau de Quintiliano, prit place à leur côté, spectateur goguenard de cette discussion.
    — Vous doutez qu'il ne soit signé ? demanda enfin le vieil ange.
    — En effet.
    — Je ne pense pas que cela pose de réels problèmes, Sire. La République angélique d'Ether s'inquiète du fait que l'empire de Varme ne possède encore aucun héritier. Et même si la paix est instaurée depuis deux décennies, vous savez à quel point la République se méfie du royaume infernal d'Eméodia. Les dirigeants d'Ether craignent qu'à votre trépas, et sans héritier direct, Eméodia profite de ce capharnaüm politique pour lancer une nouvelle invasion. Légitimer messire Lisiard sera donc à mon sens accueillit sous de très bons hospices par la République, comme une sorte de garantie de paix. Quant à vos vassaux, rois, ducs et comtes, ce serait une parfaite occasion de leur ôter toute prétention malvenue au trône. Je pense d'ailleurs que la légitimation de votre fils devra être effectuée rapidement afin d'enrayer tout germe d'idée usurpatrice. Il me paraît donc avisé de rédiger au plus vite le concordat et de convoquer les différents dignitaires indispensables à sa ratification.

    Une fois de plus, les arguments apportés par Isarus étaient probants. Desmond les avait d'ailleurs ressassés un millier de fois, seul, assis devant son bureau, comme un vieux pasume que l'on récite afin de se persuader que les Saintes Écritures disent vrai. Pourtant...

    — Si vous me le permettez, Sire, ce qui vous chagrine le plus n'est pas la signature du concordat, mais bel et bien l'opinion qu'aura l'impératrice lorsque vous lui annoncerez, déclara-t-il comme s'il venait de percer à jour ses inquiétudes.

    Cette affirmation, brute et non avenue, lui fit venir des frissons sur son trône de schiste, lequel était devenu brusquement inconfortable. Des superstitions imbéciles lui murmurèrent aux oreilles des idées sombres, accusant myr Isarus d'user d'un quelconque sort de télépathie. Que nenni. Nul besoin de lire dans les pensées du monarque pour entendre ses tourments. Louise, son épouse, impératrice de Varme et présidente de l'Ultime Alliance, fille du duc de Méronne et garante de la paix de Céleste, occupait un grand nombre de fonctions. C'était un fait. Celle d’être la mère de son fils, en revanche, lui avait été ôtée, dérobée, arrachée. Et cela, jamais elle n'avait pu l'accepter. Alors, avec ce concordat qui remuerait encore un peu plus la lame plantée dans son dos, que penserait-elle ?
    Louise, je... je suis désolé.
    Mais un empereur, se persuada-t-il, n'avait pas à être désolé.

    — Le concordat est déjà rédigé, myr Isarus, lança brutalement Desmond d'une voix qui ne lui ressemblait guère. Le chancelier Theodomir s'en est déjà chargé. J'aimerais cependant que vous y jetiez un œil. Vos conseils, m'a-t-on maintes fois répété, sont des plus pertinents. Je le constate d'ailleurs aujourd'hui.
    — Il en sera fait selon votre bon plaisir, Votre Majesté.
    — Mes vassaux seront convoqués incessamment sous peu. Il me reste à prévenir Louise...
    — Sire, si je peux me permettre un conseil, ne tardez guère.

    Un énième silence se glissa une nouvelle fois entre eux, trahissant la mélancolie de l'empereur. Pour sûr que la perspective d'une telle discussion avec Louise le peinait, l'effrayait aussi.

    — Comme vous l'avez fait remarquer tantôt, reprit Isarus, les rumeurs circulent rapidement dans les couloirs de ce palais. L'impératrice aura donc vent très rapidement de vos intentions et il est fort préférable qu'elle l'apprenne de votre bouche plutôt que de celle d'un page ou d'un roturier.
    — Vous avez raison...
    — Votre Majesté, expira brusquement Quintiliano, j'en ai fini pour aujourd'hui. La toile prend du retard mais je crains de ne pas être en... condition pour l'achever.

    C'était un reproche à peine déguisé. Desmond aurait très bien pu ordonné à l'artiste de poursuivre et ce, malgré son caprice. Mais à dire vrai, l'empereur ne souhaitait qu'une chose : se retirer. Il accepta sans mot dire, mettant fin à cette entrevue simplement en défaisant sa posture trop peu naturelle. Il se leva finalement, descendit les quelques marches qui le séparaient du chevalet et vint observer l’œuvre du peintre. En quoi était-elle inachevée ? Il n'en savait rien. De son œil néophyte, tout semblait avoir sa place, sa couleur et sa forme finales. L'art, pensa-t-il, est pareille à la politique. On n'y comprend jamais rien. Mais on ne s'invente pas artiste. On ne s'invente pas empereur...

    Un détail sur la toile accrocha cependant le regard de Desmond. Il sourit tristement en songeant à cette ironie, car ses yeux réels étaient justement attirés par ses yeux peints. La couleur de ses iris était parfaite, les contours étaient exactement ceux-là, ses sourcils couronnaient ses paupières comme il le fallait. Nul doute que Quintiliano était doué. Mais, plus encore que la forme ou les contrastes, Desmond fut interpellé par la puissance du regard. On disait que les peintres, les vrais, savaient peindre votre âme. La frontière entre un artiste et un mage, dans ces cas-là, devenait étrangement mince. Et, à tout bien y réfléchir, il n'y avait que peu de différence entre le pinceau de Quintiliano et la baguette d'un sorcier. Il semblait de toute évidence que l'artiste, aussi caricatural fût-il, possédait ce don. Les yeux de Desmond laissaient transparaître une once discrète de sagesse. Desmond le Sage. Était-ce le positionnement des pupilles ? Le léger froncement des sourcils ? L'ouverture toute calculée des paupières qui apportaient un fragment d'âme à la toile ? Ou était-ce dû à l'étirement imperceptible de ses lèvres qui venait s'allier à la force du regard ? Là encore, nulle réponse. L'art était là pour poser les questions, rarement pour y répondre. Encore un point commun avec la politique...

    Pourtant, là où les autres percevraient l'empreinte de la sagesse briller dans les teintes noisettes de ses yeux, l'empereur y voyait sensiblement autre chose. Son regard, pourtant peint avec un talent incontestable, ne lui inspirait pas Desmond Ier le Sage, le roi des rois, le protecteur de l'empire de Varme et gouverneur des hommes. Non. Cette étincelle discrète ne faisait que confirmer ce qu'il redoutait tant et ce que Quintiliano avait vu en lui : la tristesse, le désarroi, la mélancolie.

    L'empereur déglutit. Ses songes bifurquèrent brusquement vers Lisiard, son fils illégitime, égoïste et antipathique. Ils se tournèrent ensuite vers la République des anges d'Ether et leur volonté inextinguible d'assouvir Varme par le pouvoir de leur religion. Ils dévièrent vers la prétention au trône que ses frères et vassaux taisaient à peine. Ils se dirigèrent enfin vers Louise qui, pourtant, n'avait cessé de l'épauler toutes ces années durant, administrant l'empire bien mieux qu'il ne le faisait. Il s'apprêtait néanmoins à satisfaire ses ennemis politiques et à trahir son illustre épouse. Ce sentiment lui fit venir en mémoire ses leçons de feu son précepteur qui, maintes fois, lui avait fait réciter les devises des différentes maisons de Varme, qu'elles fussent encore usitées ou désuètes. L'une d'elle percuta ses souvenirs tel le mammouth de la puissante cité de Murville. Il perçut la voix de son précepteur lui demander : « Messire, rappelez-moi quelle était la devise de Feodor de Stremlin, duc de Murville ? » et Desmond répondait, sage comme il l'était :
    Je nourris les autres, je dévore les miens.
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Mar 10 Sep - 10:39

Chapitre troisième

Louise
Capitale humaine de l'Empire de Varme, Palais impérial,
Cycle des semences, 996 après le Syncrétisme
    Le buste de Gontran s’affalait sur la table, sa trogne plongée dans l’écuelle gluante, son postérieur péniblement soutenu par la chaise, les bras ballants. Lisiard ordonna à Withred d’apporter la vieille brouette qui attendait patiemment dans la pièce attenante. Cette brouette qui, depuis quelques années déjà, avait été la complice des tristes manigances du bâtard. Son armature, lorsque les corps y étaient déposés, craquait d’une manière presque sadique, heureuse sans doute d’imprégner son bois d’un sang neuf. Tad aida Withred et tous deux y déposèrent le cadavre tel un vulgaire sac de navets. Chose commune, Lisiard ne les remercia nullement. Il commanda simplement :

    - Débarrassez la table et nettoyez-moi ce sang. Quand vous en aurez fini, vous garderez la porte de mes appartements. Et si quiconque me fait demander, dites que je refuse toute visite, aussi impériale soit-elle.

    Les deux compères acquiescèrent avec un « Oui, messire » d’une froideur coutumière. Lisiard posa alors ses deux mains sur les manches de la brouette et quitta la pièce. D’une silhouette haute et mince, ce genre de travail manuel n’était guère fait pour lui. Mais ce qu’il devait réaliser devait l’être par sa propre personne et non par un tiers. Le fils de l’empereur était détenteur d’un secret ô combien précieux. Un secret qui lui conférait un avantage inestimable contre les autres figures du palais : La Galerie des Ombres.

    Au milieu d'un corridor éclairé de torches à l'agonie, une porte menant vers un escalier montant s'y dressait. Les flammes crépitaient comme tant de vielles mégères chuchotant de fourbes rumeurs. Leurs lueurs caressaient de façon indolente le bois de la porte, comme pour offrir une fallacieuse confiance au bâtard qui s'approchait. Pourtant Lisiard ne quêtait pas la lumière, mais bel et bien l'obscurité. Invoquant un chemin vers la Galerie des Ombres, il récita en pensées :

    L'Ombre murmure ce que la Lumière tait.
    Elle scintille de noir, non de ce blanc épais
    Qui aveugle les hommes et les tue sans secrets.


    La seule réponse à cette courte strophe fut un soupir provenant d'ailleurs, presque un souffle exhalé par la bouche d'un géant. Un géant qu'on aurait emprisonné sous les fondations du Palais Impérial, peut-être même dans les entrailles de la Plaine. Stupide superstition, certes. Mais peu importait, la demande était honorée. De sa main diaphane, il activa le loquet et, au-delà de la porte qui aurait dû s'ouvrir sur un escalier baigné de lumière, s'offrit une salle d'une obscurité anormale. Lisiard la pénétra comme on pénètre le corps d'une amante impatiente. Les ombres glissèrent sur sa peau livide, sur son manteau aux poils d'hermine, avalant également le corps de Gontran avec un appétit dévorant. En un battement de cil, la porte se ferma d'elle-même, acceptant la venue de son hôte privilégié. Lisiard poussa de nouveau la brouette avec un pas lourd, certes, mais néanmoins plus aisé qu'auparavant. Il lui semblait que l'atmosphère noire, de ses bras invisibles, lui offrait une aide dans sa tâche ingrate. Il frissonna d'un plaisir à peine dissimulé. Ici-bas, l'air était glacial. D'une froidure telle qu'elle en devenait délectable, comparable à la morsure d'une femme au paroxysme de l'acte charnel.

    La Galerie des Ombres, c'était bien cela : une enfilade de couloirs, de salles de réception, de chambres, de bureaux, de cuisines, de théâtres et de geôles oubliés de tous. Et surtout du temps. C'était un palais dans le palais, une incohérence architecturale, un passage secret purement mystique que même la lumière ignorait. Et pourtant, nul aveuglement. Les yeux voyaient. Ils voyaient avec une sensibilité différente, excessivement plus faible il était vrai, mais ils voyaient tout de même. La Galerie des Ombres était comme un lieu noyé dans une obscurité grise, sans cesse bénie par une clarté lunaire, avalant dans un noir fuligineux ce qu'elle était trop pudique pour oser révéler. Et ce même pour Lisiard qui, les années aidant, la déshabillait peu à peu.

    Un sourire étira ses lèvres minces. À l'obscurité ambiante, elles scintillèrent d'un noir lourd de sens. Être l'unique détenteur d'un tel secret avait quelque chose d’irrésistiblement jouissif. C'était un cadeau de Yiel lui-même, à supposer qu'il y fût pour quelque chose. Nul doute alors que le bâtard impérial était amené à gouverner l'Empire de Varme, sinon quel aurait été l'intérêt de pareil présent ?

    La salle, d'un haut plafond se courbant tel un dôme, avait des allures d'oectuaire perdu dont les prières ancestrales se répercutaient sur les colonnes ébréchées. Au fond, un autel recouvert de sa nappe déchirée attendait une messe que seules les ombres errantes étaient à même de célébrer. L'une d'entre elles d'ailleurs s'y dressait, immobile, derrière l'autel sculpté dans les schistes. Elle était là, silhouette abandonnée, prisonnière d'une vie passée ou à venir, n'ayant conscience d'elle-même qu'en de fugaces instants. Lisiard n'y prêta guère attention. Contempler pareils spectres pouvait s'avérer piégeur à bien des égards. De cela, il n'avait point de doute.

    La roue de son minuscule cabrouet était là seule à oser chanter. Un chant métallique et enjoué, trahissant sa jubilation quant à la caresse que l'obscurité lui offrait. Le cadavre de Gontran, lui, était à peine visible. Des pans d'ombres le recouvrait sans aucune pudeur, l'enrobant comme des linceuls tantôt mouvants, tantôt immobiles. Les ténèbres s'en emparaient, le violant silencieusement, auteures d'une orgie cérémonielle.
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Adriano Di Marechialo
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MessageSujet: Re: Danseurs de Sable   Mar 10 Sep - 10:44


    Évitant soigneusement un candélabre jeté au sol des centaines d'années auparavant, s'immisçant entre les bancs de prières dérangés et poussiéreux, Lisiard se rendit après l'autel, passant à côté de l'ombre qui semblait ne pas le voir. Il emprunta la porte du fond qui le mena dans une antichambre, puis dans un corridor étroit et sinueux, puis encore dans une bibliothèque aux étagères, aux parchemins, aux échelles et aux tables renversés. Poursuivant ce chemin qu'il connaissait si bien, il ne tarda guère à arriver dans un hall étroit mais fort haut de plafond. Une porte à double-battant, ouvragé dans un bois à présent pourri, avait été éventrée, s'ouvrant béatement sur une salle circulaire aux dimensions extravagantes. Lisiard la pénétra roulant toujours son lourd fardeau devant lui. Il ne put s'avancer plus avant en ces lieux incongrus. Le sol, fait du même schiste que l'ensemble de la Galerie des Ombres et du Bas-Palais, s'était en majeure partie effondré depuis des temps immémoriaux. Le gouffre généré était à la fois vertigineux et invisible. Le noir qui l'habillait était une obscurité parfaite, la définition même des ténèbres. Nulle lueur n'osait s'y égarer. Le précipice était une nuit infranchissable, presque physique. Lisiard s'était maintes fois imaginé y plonger la main pour en sortir une substance fuligineuse logée dans sa paume. Cela ne l'aurait guère étonnée tant cette obscurité lui paraissait opaque et lourde. Il releva les yeux vers les hauteurs de la salle circulaire. La plafond, lui aussi, s'entourait de noir, si bien qu'il n'était pas certain, finalement, qu'il eut réellement existé. Ces lieux formaient une tour sibylline sans début et sans fin. A moins que ceux-ci, bien sûr, eussent été interdits aux yeux des mortels, cachés par les forces millénaires qui régissaient la Galerie. Lisiard, à force de regards scrutateurs, croyait percer l'existence d'une clé de voûte, d'une courbure de dôme ou d'une arche en ruine, bien loin au-dessus de lui. Mais c'était là que pure hypothèse, car en cette salle la Galerie des Ombres était une véritable syncresse, pieuse et pudique, n'offrant sa nudité qu'à son dieu de l'oubli.

    L'air n'était nul part plus glacial qu'ici. Malgré la canicule qui frappait la totalité l'Empire de Varme, la Galerie des Ombres, elle, s'était amourachée de l'hiver. Un hiver anormal et perpétuel, délectable aussi.

    Approchant le cabrouet au bord du gouffre, Lisiard le fit lentement basculer, prêt à l'en vider de son contenu. La tête de Gontran fut la première à céder aux avances du vide. Elle entraîna le reste du cadavre qui, chutant lourdement, ondula en raclant les bords du cabrouet. Le corps plongea, happé par les ténèbres en quelques battements de cil. Lisiard fut parcouru d'un frisson de la tête aux pieds. Se débarrasser de cette triste façon de la dépouille du pécore n'en était pas à l'origine. Non. Il y avait autre chose. Chaque fois qu'il balançait un corps dans cette gorge noire lui granulait sa peau d’albâtre car le vide semblait le happer sans un bruit. Pas même une déglutition rocailleuse ne venait attester de la chute du défunt. Le cadavre semblait tomber à l'infini, ne frôlant, ne percutant, ne s'écrasant jamais sur les rebords ou sur le fond du précipice. A croire que cette bouche cyclopéenne ne se terminait jamais, avalant ses proies avec un appétit impérissable. Nul fracas. Nul écho. Pourtant, Lisiard s'en souvenait encore avec netteté, la première fois qu'il avait découvert cette salle circulaire et avait jeté sa torche dans le vide, celle-ci avait fini par disparaître telle une luciole de plus en plus lointaine. Elle s'était amenuisée jusqu'à n'être plus qu'un point lumineux que l'obscurité éteignit finalement. Lisiard avait alors attendu un bruit sourd qui aurait pu le renseigner sur la profondeur du gouffre. Rien. Il avait réitéré l'opération, balançant chaque fois des masses plus imposantes. Une fois, ce fut la base d'une colonne qu'il fit basculer. D'une lourdeur avérée, elle n'avait pourtant jamais répercuté son ultime plainte en se fracassant en contrebas. La conclusion que le bâtard retint fut que ce précipice ne se finissait pas, comme ceux dont il était question dans ces fameuses légendes naströndoises. Des légendes qui affirmaient que les Nains, illustres bâtisseurs souterrains, avaient creusé des mines si profondes qu'elles en venaient à s'ouvrir de l'autre côté de la Plaine de Céleste, directement sur le Grand-Vide. C'était bien cela qui lui faisait venir ce sempiternel frisson. Qu'il fût d'angoisse ou d'extase, Lisiard n'en avait cure. Ce gouffre, à lui seul, était un parfait mélange d'excitation perverse et de terreur inavouée.

    Le corps de Gontran disparu à jamais, il s'assit sur le rebord, les pieds taquinant le noir du vide. Il ferma les yeux et posa ses deux paumes sur la surface des schistes fracturés. Ayant pour seule compagnie ces ombres damnées, il se mit à chanter. Et certaines ombres, semblait-il, l'accompagnèrent.

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